More…
Les chroniques de Posthumus se trouvent sur http://weblog.skarlet.net
WorldWideWeb
- Round 1 -
commencé le 24 novembre 2006
(dernière actualisation : 17/05/2008 )
Cinq communiqués
1) “Dans son observatoire du mois de novembre, le cabinet Netcraft a recensé plus de 101 millions de sites, contre 97 millions en octobre. Depuis le début de l’année, 27,4 millions sites ont été créés, contre 17 millions sur l’ensemble de 2005. « Internet a doublé sa taille depuis mai 2004, lorsque nous avions recensé 50 millions de sites dans le monde », souligne le cabinet, qui a commencé à observer le développement d’Internet en 1995, avec à l’époque un peu moins de 19.000 sites. « Les blogs et les sites de jeunes et/ou petites entreprises ont dopé la croissance explosive de cette année », affirme l’étude, qui souligne « la forte hausse d’activité des hébergeurs de blogs », comme Google et MySpace. Du côté des professionnels, Go Daddy et 1&1 Internet figurent en tête des hébergeurs, relève aussi Netcraft.” source: lexpansion.com (2/11/06)
2)”Le rachat de YouTube par Google est décidément bien spécial. Alors que la somme dépensée par le géant de la recherche sur Internet s’est en fin de compte élevée à 1,79 milliard de dollars, contre 1,65 milliard initialement, nous apprenons que Google avait été vigilant en matière de poursuites judiciaires. Véritable nid à vidéos soumises au droit d’auteur, le fameux YouTube attirait et attire toujours aujourd’hui les ennuis. Google a donc décidé dès le départ de ponctionner 224 millions de dollars sur la somme totale du rachat, afin de pallier les problèmes juridiques du site en question.” source: pcinpact.com (2/11/06, le rachat ayant été officialisé le 9/10/06)
3) “Youtube y a échappé de peu, MySpace n’y coupera pas : vendredi, Universal Music a annoncé qu’il poursuivait en justice le site communautaire pour infraction sur les droits d’auteur des milliers d’artistes de son catalogue. Dans sa plainte, déposée en Californie, le premier éditeur de musique du monde accuse MySpace d’autoriser ses usagers à télécharger illégalement des vidéos avant même leur mise en vente. Universal estime que les dommages et intérêts prévus par la loi pour chaque droit d’auteur violé peut atteindre jusqu’à 150.000 dollars.” source : lefigaro.fr (18/11/06)
4) “Hier, de nombreux éditeurs de presse se sont réjouis de la victoire de la presse quotidienne belge contre Google. Le moteur de recherche américain a en effet été condamné par la justice belge à purger son site Internet d’actualités, Google News, de ses articles, photos et graphiques. En clair, fini d’aller piquer sans monnaie débourser des infos dénichées par le Soir , la Libre Belgique , la Dernière Heure, sous peine d’avoir à payer une astreinte de 1 million d’euros par jour.” source: liberation.fr (20/11/06)
5) “Jean-François LEPETIT (FLACH FILM) producteur du film « le monde selon Bush » réalisé par William KAREL, assigne les sociétés GOOGLE FRANCE et GOOGLE INC pour contrefaçon et parasitisme, devant le Tribunal de Commerce de Paris. - En effet, alors que le Producteur a organisé la diffusion légale de ce film par vidéo et par vod en la confiant à la plate-forme des Éditions Montparnasse, GOOGLE, via son site GOOGLE VIDEO FRANCE, donne accès au film dans son intégralité et gratuitement, se plaçant ainsi en contravention aux dispositions du Code de la Propriété Intellectuelle relatives aux droits d’auteurs et aux droits voisins. – Le film y est accessible par simple clic sous forme de streaming ou par téléchargement et a, selon les sources mêmes de GOOGLE, été vu plus de 43 000 fois en très peu de temps. – FLACH FILM considère que l’indispensable offre légale de film sur internet ne pourra se développer tant que subsistera ce type de contrefaçon et de parasitisme. (…)” source : flachfilm.com (23/11/06, lien du communiqué supprimé)
Un constat
Cela se remarque. Les entrées intéressantes, souvent “anticonformistes”, disparaissent assez vite des serveurs, ces temps-ci, à l’image du concert mémorable de Frank Zappa à Stockholm (1973), récemment retiré de YouTube. Aujourd’hui, l’excellent film de William Karel, “Le monde selon Bush” (2004) – affiche et lien rompu ci-dessus (1) – , disparaît de Google Video, qui l’avait référencé sous le titre “The World According to Bush”, s’agissant d’une version anglaise, sous-titrée en italien. – Alors on peut se demander quand les remarquables documentaires de Pierre Carles – comme “La sociologie est un sport de combat“, “Danger travail“, ou “Pas vu, pas pris” – prendront la même porte pour retourner à une “confidentialité” qu’ils doivent en grande partie à l’attitude des médias officiels à leur égard. Bien sûr, l’argument des producteurs, – plus encore que des auteurs concernés qui, lorsqu’ils sont “à l’index” des directeurs d’antenne, devraient en principe se réjouir de cette nouvelle visibilité, – est ailleurs. Toutefois, du point de vue commercial qui est le leur, ils n’ont pas forcément raison d’agir comme ils le font, même s’il y a une différence entre la démarche d’une “major” comme Universal, qui discute “d’ogre à ogre” avec les plus gros hébergeurs de vidéos, et celle, par exemple, de Flach Film, qui relève le défi sans doute intéressant médiatiquement de livrer combat à un Goliath moderne. Sans remarquer que, dans ce cas précis, la procédure revient, de fait, à pratiquer une forme de censure, car un travail comme celui de William Karel, Pierre Carles, Raymond Depardon et d’autres, qui constitue une alternative à la sauce dans laquelle les médias établis nous font mariner le reste du temps, mérite d’avoir une visibilité plus grande que la “confidentialité” à laquelle il était jusqu’à présent condamné, même si, aux heures de plus faible écoute, il arrive que la télévision diffuse William Karel (“Le monde selon Bush” était passé le 18 juin 2004 à 22h35 sur France 2) ou Raymond Depardon (“Instants d’audience” programmé le 28 septembre 2006 à 23h00 sur France 2). – Ceci dit, et “par-dessus le marché”, les producteurs devraient savoir que la visibilité engendre de la visibilité et donc sans doute un “retour commercial”, car pour un francophone il est tout de même intéressant de voir la version française du “Monde selon Bush” avec une meilleure qualité d’image que le streaming proposé par Google. Même chose pour la musique de Frank Zappa que, dans le temps, les radios américaines avaient systématiquement boycottée pour des raisons ouvertement idéologiques et qui mérite certainement d’être redécouverte aujourd’hui, quand on considère le sirop pop que nous imposent les “majors”. Là aussi, la qualité médiocre du son et de l’image proposée par YouTube aurait conduit plus d’un “usager” à se procurer le DVD du concert de Stockholm chez “Zappa Family Trust”.
Sous l’emprise de la télévision
Pierre Carles, à l’image des concepteurs de l’excellente émission belge “Striptease” (RTBF), propose une authentique recherche de sociologue. Sa démarche est proche de celle de Jean Rouch et d’Edgar Morin dans leur remarquable “Chronique d’un été” (Paris 1960) (1), qui consiste à faire parler les gens sans les brusquer ou les désorienter, en écoutant ce qu’ils ont à dire, en leur faisant oublier l’artifice de la caméra, en prenant le temps qu’il faut pour “recueillir leur parole”. C’est notamment le cas pour le surprenant “Danger travail” (2002). Une démarche radicalement différente des procédures médiatiques habituelles, où l’on s’exprime sous la pression constante des “animateurs”, où la parole est sans arrêt coupée par des questions inquisitrices et la présence de polémiqueurs chroniques sur les plateaux des fameux “débats contradictoires”, par des remplissages hors sujet ou des vulgarisations sans intérêt à l’usage d’un “téléspectateur moyen” fictif, que l’on tient pour “inculte”, incapable de comprendre une réflexion complexe qui, si son développement prend plus de trois minutes, est déjà taxée de “tunnel” par les “médiatiques”, comme le remarque Pierre Bourdieu. Et ce n’est pas un hasard si Pierre Carles a consacré un film à ce sociologue d’exception (“La sociologie est un sport de combat“, 2001), dont il retrace par ailleurs (dans “Enfin Pris?“, 2001) les désenchantements prévisibles auxquels ont donné lieu ses “passages” à la télévision, où il s’est fait rare. Car le message de Bourdieu sur la télévision, qu’elle ne lui aura pas permis d’exprimer – et notamment le fait qu’elle représente avant tout un instrument de pouvoir et de domination -, était de toute évidence trop dérangeant, même pour Daniel Schneidermann, analyste critique des médias à ses heures, d’abord dans les colonnes du Monde, puis dans son émission Arrêt sur images (France 5). Le passage de Pierre Bourdieu dans cette émission, le 23 janvier 1996, où mis en présence de Jean-Marie Cavada et Guillaume Durand il s’était constamment fait interrompre et n’avait pas pu développer ses idées, avait ensuite donné lieu à une polémique entre les deux hommes par articles interposés dans le Monde Diplomatique (Pierre Bourdieu: “Analyse d’un passage à l’antenne“, avril 1996; Daniel Schneidermann: “La télévision peut-elle critiquer la télévision?“, mai 1996) (2).
Écoutons Bourdieu : » “Arrêt sur images”, La Cinquième, 23 janvier 1996. L’émission illustrera parfaitement ce que j’avais l’intention de démontrer : l’impossibilité de tenir à la télévision un discours cohérent et critique sur la télévision. Prévoyant que je ne pourrais pas déployer mon argumentation, je m’étais donné pour projet, comme pis-aller, de laisser les journalistes jouer leur jeu habituel (coupures, interruptions, détournements, etc.) et de dire, après un moment, qu’ils illustraient parfaitement mon propos. Il aurait fallu que j’aie la force et la présence d’esprit de le dire en conclusion (au lieu de faire des concessions polies au ” dialogue “, imposées par le sentiment d’avoir été trop violent et d’avoir inutilement blessé mes interlocuteurs). (…) – La télévision, instrument de communication, est un instrument de censure (elle cache en montrant) soumis à une très forte censure. On aimerait s’en servir pour dire le monopole de la télévision, des instruments de diffusion (la télévision est l’instrument qui permet de parler au plus grand nombre, au-delà des limites du champ des professionnels). Mais, dans cette tentative, on peut apparaître comme se servant de la télévision, comme les “médiatiques”, pour agir dans ce champ, pour y conquérir du pouvoir symbolique à la faveur de la célébrité (mal) acquise auprès des profanes, c’est-à-dire hors du champ. Il faudrait toujours vérifier qu’on va à la télévision pour (et seulement pour) tirer parti de la caractéristique spécifique de cet instrument le fait qu’il permet de s’adresser au plus grand nombre, donc pour dire des choses qui méritent d’être dites au plus grand nombre (par exemple qu’on ne peut rien dire à la télévision). – Faire la critique de la télévision à la télévision, c’est tenter de retourner le pouvoir symbolique de la télévision contre lui-même cela en payant de sa personne, c’est le cas de le dire : en acceptant de paraître sacrifier au narcissisme, d’être suspect de tirer des profits symboliques de cette dénonciation et de tomber dans les compromissions de ceux qui en tirent des profits symboliques, c’est-à-dire les “médiatiques”. (…) – Le rôle du présentateur : Il impose la problématique, au nom du respect de règles formelles à géométrie variable et au nom du public, par des sommations (“C’est quoi…”, “Soyons précis…”, “Répondez à ma question”, “Expliquez-vous…”, “Vous n’avez toujours pas répondu…”, “Vous ne dites toujours pas quelle réforme vous souhaitez…”) qui sont de véritables sommations à comparaître mettant l’interlocuteur sur la sellette. Pour donner de l’autorité à sa parole, il se fait porte-parole des auditeurs: “La question que tout le monde se pose”, “C’est important pour les Français…” Il peut même invoquer le “service public” pour se placer du point de vue des “usagers” dans la description de la grève. – Il distribue la parole et les signes d’importance (ton respectueux ou dédaigneux, attentionné ou impatient, titres, ordre de parole, en premier ou en dernier, etc.). – Il crée l’urgence (et s’en sert pour imposer la censure), coupe la parole, ne laisse pas parler (cela au nom des attentes supposées du public c’est-à-dire de l’idée que les auditeurs ne comprendront pas, ou, plus simplement, de son inconscient politique ou social). – Ces interventions sont toujours différenciées: par exemple, les injonctions s’adressent toujours aux syndicalistes (“Qu’est-ce que vous proposez, vous ?”) sur un ton péremptoire, et en martelant les syllabes; même attitude pour les coupures: “On va en parler… Merci, madame, merci…” remerciement qui congédie, par rapport au remerciement empressé adressé à un personnage important. C’est tout le comportement global qui diffère, selon qu’il s’adresse à un “important” (M. Alain Peyrefitte) ou à un invité quelconque: posture du corps, regard, ton de la voix, mots inducteurs (“oui… oui… oui…” impatient, “ouais” sceptique, qui presse et décourage), termes dans lesquels on s’adresse à l’interlocuteur, titres, ordre de parole, temps de parole (le délégué CGT parlera en tout cinq minutes sur une heure et demie à l’émission “La Marche du siècle”).« (source: Le Monde Diplomatique)
On pourra également lire la réponse de Daniel Schneidermann (lien ci-dessus). Malheureusement, elle n’apporte pas grand chose au débat car, au-delà de moultes allusions par trop personnelles et de propos peu réfléchis (distanciés) puisque chargées émotionnellement, elle tente de justifier son projet sans doute utopique de “critiquer la télé à la télé”.
Dans les filets d’Internet
Or, aujourd’hui, un nouveau média a fait son apparition, qui permet de prendre ses distances, de relativiser la télévision, d’en apercevoir une autre histoire que celle qui est rapportée à longueur de temps sur les différentes chaînes, dans ces shows toujours identiques où l’on sacrifie aux “exercices d’admiration” et d’autosatisfaction comme à un rituel quasi préhistorique (ou, si l’on veut, “posthistorique”). On peut alors déplorer que l’INA ne propose que quelques rares documents en accès libre. En attendant, ce sont les internautes qui se chargent de faire l’histoire de la télévision à leur manière, comme ils font d’ailleurs le travail des cinémathèques en donnant à voir certains chefs d’oeuvre du domaine public. On se prend à regretter ici que les cinémathèques n’en fassent pas autant. Il s’agit pourtant d’institutions publiques, financées par l’argent public, dont la vocation est en principe de donner aux grands (et petits) films de l’histoire du cinéma la plus large audience possible. – Qu’aurait donc pensé Jean Langlois de la démarche toute commerciale touchant à la diffusion en ligne de ses trésors, qui caractérise aujourd’hui les cinémathèques françaises?
Le problème soulevé ici s’était déjà posé avec le débat sur le “piratage” de la musique sur Internet (voir ci-dessous : “Pirates“). Il s’agit en vérité d’un combat où s’affrontent, à armes apparemment inégales, deux conceptions radicalement différentes du world wide web et, par là même, du monde dans lequel nous sommes appelés à exister. D’un côté, les commerciaux qui, dans la France des “radios libres” après 1981, avaient fini par occuper (“remplir”) quasiment toutes les fréquences et qui visent aujourd’hui le contrôle d’Internet en remplissant toutes les “cases”, toutes les “niches économiques” possibles, en accaparant tous les “mots-clé”, “noms de domaine”, moteurs de recherche, en monopolisant au possible la “gestion” des “contenus”, des outils de création et de lecture, des “systèmes d’exploitation”. De l’autre, ceux qui mettent gratuitement des informations, des archives, des documents importants ou des logiciels (“open source“) à la disposition des internautes, en principe sans arrière-pensées commerciales, si ce n’est la fameuse “visibilité” dont il a été question (3). De ce point de vue, une partie certes restreinte d’Internet prend aujourd’hui l’allure d’un média alternatif, en ce sens qu’il permet par instants de couper court au “black-out global” qui, dans les médias commerciaux (et donc la majeure partie d’Internet), frappe la contestation ou la critique, mais aussi l’effort scientifique et rigoureux de comprendre la complexité du monde contemporain, où l’on aboutit par la force des choses à la remise en question des approches “vulgarisatrices” ou “simplistes” dispensées par les médias officiels. Comme si l’usager moyen n’était pas à même, pour autant qu’il ait l’envie ou le temps, de comprendre les choses et d’approfondir sa réflexion quand les “réductions de complexité” officielles travaillent, dans les faits, à “cultiver” une stupidité ambiante sans nom sous la bannière du divertissement ou de l’infotainment, comme disent les Américains. Or le “divertissement”, – selon le tristement célèbre mot de Patrick Le Lay (4), qui aura tant choqué l’opinion parce qu’il disait tout simplement la vérité -, est l’allié indispensable des publicitaires et de leurs commanditaires. Les procédures consistent à travailler l’inconscient des gens pour les “préparer” à recevoir leurs “messages” et, surtout, aux “actes d’achat”, dans un état proche de l’hypnose ou de la saturation, où la pensée (distance) consciente face à la farandole sans fin de sollicitations commerciales relève de l’exploit. – Si vous voulez passer pour fou, allez raconter ça un samedi sur un parking d’hypermarché.
***
Les communiqués livrés en exergue montrent implicitement qu’un formidable “marché gratuit” est à prendre ou en passe d’être pris, comme l’atteste déjà depuis un certain temps la multiplication des publications gratuites distribuées dans nos villes qui, avec l’information en libre accès sur Internet, semble mettre à mal la “presse payante”, même si certains titres ont réussi à très bien s’adapter à cette “nouvelle donne”. – Or, sur Internet, les principaux fournisseurs de “contenu” sont les “particuliers” et, bien souvent, ils ne se soucient guère des droits de diffusion, malgré l’invitation des serveurs à respecter le “cadre légal” au moment de la publication. La multiplication exponentielle des sites personnels et des blogs, la formidable croissance des “hébergeurs” de vidéos (comme Google Video & YouTube, mais aussi MySpace ou Dailymotion et bien d’autres) créent un véritable magma, où l’information et l’avis personnel, le document et son détournement fusionnent inextricablement. – Par exemple, le magnifique documentaire “expressionniste” sur un Berlin à jamais perdu, “La symphonie de la grande ville” (Walter Ruttmann, 1927) a dû affronter sur le même serveur (Google) la concurrence d’une version qui proposait une bande son “techno”. De même, le film “The Wizard of Oz” avec Judy Garland (1939) avait été “synchronisé” avec “The Dark Side of the Moon” (Pink Floyd, 1973). Le problème ici n’est pas tant la question des droits de diffusion, car les films cités appartiennent sans doute au domaine public, mais une sorte de violation à la fois de l’histoire et du “droit d’auteur”, au sens “moral” ou éthique de l’expression. Ceci dit, les “usagers” ne font que reproduire le procédé des publicitaires, qui piochent allègrement dans ce même “domaine public” pour donner aux marchandises qu’ils vantent une sorte de “légitimité culturelle” bon marché. Faut-il alors revoir la loi sur le domaine public? C’est ici que les sociétés de droits des artistes devraient saisir les tribunaux en faisant valoir le “droit moral” des créateurs, qui est aujourd’hui bafoué de la manière la plus odieuse par les marchands. D’autre part, ces procédés nient l’histoire et, face au “grand mix” qui dégouline aujourd’hui de nos “tubes”, on peut en effet parler d’une époque “posthistorique”, où tout se mélange, avec pour résultat de nous pétrifier dans un “éternel présent” ou une “immanence absolue”, et donc aussi d’interdire toute évolution.
Le combat entre “commerciaux” et “alternatifs” se joue notamment dans la “gestion” des “contenus”. Et, sur ce plan, les commerciaux semblent posséder une bonne longueur d’avance sur les autres. – Or les “contenus” sont indissociablement liés à la “forme” sous laquelle ils sont livrés au public. En visionnant certains spots commerciaux, on peut se demander si le grand public finira par associer de façon indélébile les poèmes de Baudelaire ou les airs de Mozart à des boites de nourriture pour chat ou des chocolats. Le problème est ici la perversion des “contenus” par la forme qui leur est octroyée, le contexte de marchandisation auquel ils sont invariablement associés. En soi, le détournement, qui possède déjà une longue tradition dans les arts, est source de créativité et de nouveauté. Et, idéalement, les “contenus” et les “idées” sont libres. Dès lors, tout le monde devrait y avoir librement accès, notamment par le biais d’Internet, qui ne constitue en vérité qu’un “aperçu avant impression” et pourrait, de ce fait, donner envie aux gens de côtoyer les oeuvres “en vrai”. Mais, dans la réalité, on s’aperçoit rapidement de la duplicité ou de la dialectique inhérente à ce problème des contenus en considérant que le droit “moral” des auteurs du domaine public est constamment bafoué, tant par les commerciaux que par une bonne partie des usagers qui “recontextualisent” leurs oeuvres sans que personne finalement ne s’offusque outre mesure, alors que les droits de diffusion, quand ils existent, ont intérêt à être scrupuleusement respectés si l’on ne veut pas s’attirer d’ennuis avec la justice.
Face au remplissage
Le Web a doublé depuis mai 2004, mais on a du mal à croire qu’un grand nombre de contenus intéressants y aient été ajoutés. Les contenus intéressants et “originaux” sont rares par définition. Il y a certainement des blogs passionnants, mais ils sont noyés dans une mare d’élucubrations sans autre fondement que la mise en représentation de soi, ce qui se comprend encore, quand on considère les modèles auxquels les rédacteurs et rédactrices sont exposés à longueur de temps. Or, le maître mot est ici le remplissage, qui a ceci de terrible qu’il rend quasiment “invisible” tout effort original de création. Ce n’est pas très différent pour les auteurs, dont on rechercherait telle ou telle production, car on est invariablement redirigé sur des sites commerciaux qui accaparent de façon impressionnante les moteurs de recherche, alors que certains de ces auteurs sont également présents sur des sites librement accessibles et que leurs productions sont discutées de façon constructive ou parfois très bien expliquées aux profanes sur d’autres sites qui, avec les remplissages mentionnés, restent très difficiles à trouver .
Le nouveau “marché gratuit”, accaparé par les hébergeurs de blogs et de vidéos, accomplit lui aussi une tâche de remplissage formidable. Il promet et donne une visibilité inespérée aux utilisateurs, que certaines productions méritent sans aucun doute, avec cependant l’effet pervers d’un nivellement prodigieux où tout est “mis dans le même sac”, créations originales et copies, incessantes recontextualisations ou détournements des idées et des oeuvres sans mention, et souvent dans l’ignorance ou la méconnaissance, des sources. Ce nivellement, comme on peut également le constater à la télévision, a pour résultat bien connu de tirer le niveau général vers le bas, mais surtout d’opérer une nouvelle forme de censure très insidieuse qui consiste à faire coexister tout et son contraire, tout et n’importe quoi, l’analyse rigoureuse et le sentiment personnel. Cette entreprise débouche sur un univers nouveau, certes “virtuel”, où triomphent la subjectivité et la vulgarisation ou, plus souvent encore, le simplisme et la vulgarité.
reloaded : 17/05/2008
Notes, liens
(1) Les choses changent d’heure en heure car en cherchant William Karel sur Video Google, on peut à nouveau voir la version “italo-anglaise” du film (24/11/06 à 19:00). Puis, le 25/11/06 à 12:00, le film disparaît sans doute définitivement du serveur. – “Chronique d’un été” de Jean Rouch & Edgar Morin vient également de tirer sa révérence (5/12/2006). Ce film de 1960, comme certains autres mentionnés ici, mérite pourtant d’être vu par des gens qui n’auraient pas l’idée de le voir ailleurs ou de l’acheter. Il est très difficile de comprendre la mentalité de certains producteurs qui semblent faire de la confidentialité ou, au choix, de l’élitisme leur fond de commerce.
(2) Pierre Bourdieu a ensuite publié un livre où il analyse entre autres cette affaire (Sur la télévision, suivi de L’Emprise du journalisme, éd. Raisons d’Agir, 1996). Daniel Schneidermann a fait suivre le sien trois ans plus tard (Le journalisme après Bourdieu, éd. Fayard 1999). – Signalons également le travail de Serge Halimi sur les médias et le pouvoir politique dans son livre “Les nouveaux chiens de garde” (éd. Raison d’agir, 1997/2005). – Enfin, on peut lire l’article du philosophe Jacques Bouveresse sur son collègue Pierre Bourdieu dans Le Monde Diplomatique de février 2004, où il écrit par exemple: “La question n’est pas de savoir si l’on peut ou non critiquer avec succès (en particulier avec un certain succès médiatique) les médias dans les médias. La critique médiatique des médias est sûrement possible et elle est même, pourrait-on dire, prévue et souhaitée par le système lui-même. Mais tout le problème est de savoir quelles sont les chances qu’elle a de réussir à produire des effets réels et si elle est parvenue jusqu’ici – ou peut parvenir demain – à ébranler de façon quelconque le pouvoir auquel elle s’attaque et à modifier, aussi peu que ce soit, une évolution qui semble devenue à peu près inéluctable et sur laquelle personne ne semble plus, depuis longtemps, avoir encore les moyens d’agir.” -
(3) Soulignons dans ce contexte le travail remarquable des sites archive.org et ubu.com, qui oeuvrent, avec un certain nombre d’autres serveurs, notamment universitaires, au projet d’un web alternatif, également soutenu par les développeurs de shareware (“gratuiciels”) comme sourceforge ou le précurseur linux .
(4) En juillet 2004, Patrick Le Lay avait déclaré: “Nos émissions ont pour vocation de rendre [le téléspectateur] disponible: c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible.” (dépêche AFP)
World Wide Web
- Round 2 -
commencé le 10 décembre 2006
(dernière actualisation : 27/05/2007)
Face au remplissage (2)
Voilà, on peut enfin s’exprimer, – même si certains s’expriment beaucoup, beaucoup plus que les autres, l’immense majorité, que l’on a naguère taxée de silencieuse, quand elle avait pour seul moyen d’expression publique les émissions radiophoniques de Ménie Grégoire ou de Macha Bérenger, le Juste Prix ou les lettres à Libé. Avec les commerciaux, ce sont à présent les “professionnels de la communication”, ou les “médiatiques”, qui ont investi la Toile. Rien de surprenant à cela puisqu’ils continuent simplement de faire leur métier, avec cependant l’effet pervers qu’ils frappent d’indifférence, sans peut-être toujours le souhaiter, l’immense majorité des usagers qui ont également saisi l’occasion de mettre en ligne leurs pensées. La conclusion un peu désabusée d’une chronique électorale – le seul titre “course à la présidence” (abandonné depuis) faisait déjà apparaître 64.100 entrées sur Google, – et les observations sur le “remplissage” faites ci-dessus cherchaient à faire remarquer que le foisonnement des “pages personnelles” sur Internet débouchait sur une sorte d’annulation par “overkill” de ces millions de contributions, souvent triviales mais parfois très originales (2). A cela, il faut maintenant ajouter l’accaparement du réseau par les rédacteurs professionnels qui, certes, ont souvent une “bonne plume”, même si l’on constate des différences de niveau assez flagrants, mais dont les propos restent souvent anodins, s’ils ne sont pas asphyxiés par cette terrible personnalisation et mise en scène de soi, qui semblent constituer l’un des traits caractéristiques de notre époque et fasciner beaucoup de gens. C’est ce subjectivisme, – sans doute la face cachée de la prétendue “objectivité” à laquelle les rédacteurs sont tenus dans leur travail, – qui fait de bien des “blogs professionnels” un “mix égologique” assez peu savoureux pour qui serait à la recherche de contributions “originales”. Certes, l’originalité est le mot d’ordre dans cette profession, – qu’elle partage d’ailleurs avec le métier de publicitaire, – mais ce qui est présenté et sans doute perçu comme “original” par beaucoup de lecteurs est tenu de respecter certaines consignes qui n’autorisent ni une expression tout à fait libre ni une réflexion inédite sur le monde, car le risque de faire sauter les “conventions” et les règles établies va de pair avec la possibilité peu réjouissante de perdre sa position. Même si beaucoup d’entre eux ne le concèderaient pas, les rédacteurs professionnels savent bien qu’ils ne peuvent absolument pas dire tout ce qu’ils voudraient ou “se lâcher” dans les blogs qu’ils signent, car ils s’expriment sous le contrôle éditorial de la rédaction qui les emploie ou bien, s’ils disposent de ce contrôle éditorial, ils sont obligés de pratiquer une autocensure plus ou moins importante en relation avec les options politiques (ou “apolitiques”) qui sont les leurs, qui forment leur “identité”. Et s’ils publient des blogs anonymes, ils s’exposent à la même indifférence générale que des millions d’autres rédacteurs, ce qui leur apparaîtrait alors sans doute comme une forme insidieuse de censure. – D’autre part, une consigne importante, que les rédacteurs respectent implicitement ou plus explicitement, est qu’ils s’adressent à un lectorat bien précis qu’il faut “fidéliser” ou “ne pas décevoir”. Ainsi, qu’ils le veuillent ou non, les rédacteurs écrivent en fonction de certaines attentes (et “attendus”), ce qui n’a évidemment rien de problématique si, comme souvent, ce “pacte” est librement conclu avec un public qui, – le journaliste Franz-Olivier Giesbert en sait quelque chose, – n’est pas le même pour Le Nouvel Observateur, Le Figaro ou Le Point. Or, le fait que cela ne pose aucun problème à la plupart ne signifie pas qu’il n’y a pas de problème du tout. – Dans ces conditions, l’originalité, si elle consiste à livrer un aperçu inédit du monde contemporain au risque de bousculer nos habitudes de pensée et nos conduites, devient un concept très relatif. Une certaine forme d’originalité se retrouve certes dans le style, puisqu’il faut toujours “se démarquer” des autres, même si l’on peut bien souvent repérer le même moule de “brillant élève” dans ces contributions reçues comme “originales” ou “spirituelles”, mais il semble que l’aisance ou l’originalité stylistique, pour peu qu’elle existe, se fasse au dépens du “contenu” qui, une fois isolé de la forme sous laquelle il est présenté, reste souvent ténu et ne diffère pas fondamentalement de ce qui est livré dans les “publications officielles” de ces mêmes rédacteurs. De plus, l’originalité, au sens fort de la “nouveauté”, aura toujours du mal à s’accommoder de l’aisance stylistique ou plutôt de ce qui présenté et perçu comme tel à une époque déterminée. D’ailleurs, il n’est pas inutile de rappeler que beaucoup de créations et de pensées originales (“inédites”, “novatrices”), farouchement refusées ou franchement ignorées en leur temps, font aujourd’hui partie de ce que les curateurs établis appellent le “patrimoine de l’humanité” tout en poursuivant un travail de sélection impitoyable sur la création “contemporaine” et, par la force des choses ou la nature de leur fonction, extrêmement “orienté”.
Dans la société de communication
Pour qui voudrait apporter une vision inédite, ou simplement une analyse rigoureuse d’un monde dont la complexité ne cesse de croître avec sa “mise en réseau”, il devient donc, face au volume actuel d’Internet qui ne cesse lui aussi de croître, quasi impossible de se faire entendre. – C’est ainsi que triomphe la “société de communication” où tout le monde a “virtuellement” la “possibilité” de communiquer, – possibilité qui ressemble fort à un impératif, puisqu’il s’agit également de vendre toute cette pacotille au clinquant design qui, seule, permet la forme de communication dont il est question. Car c’est une communication basée sur l’absence, l’indifférence générale et l’esseulement croissant des “individus”. Or, tout est lié. Une économie qui cherche à vendre ses produits, une société qui prône l’individualisme et finit par “désocialiser” ses membres, une forme de communication “virtuelle” qui implique dans les faits la séparation ou l’absence des “communicants”. Et nous y voici tous “abonnés”. “Forfaits” Internet et antivirus, mobile et câble. Sans compter le matériel, déjà “obsolète” au moment de l’achat. Que d’argent dépensé dans ce monde virtuel, quand d’autres, beaucoup d’autres, sont à la recherche d’un bout de pain, d’un peu d’eau et d’une couverture pour survivre un jour de plus. Mais communiquons donc puisque nous avons payé pour ça. Et de la grotte, un écho confirme d’une voix forcément caverneuse: Oui, communiquons donc puisque nous sommes payés pour ça…
En vérité, le concept de “communication”, comme il est employé dans notre société de “consommation”, est éminemment suspect. Si la formule n’était pas aussi brutale, on aurait déjà vu le slogan “consommez de la communication”, car c’est ce que nous faisons et l’on sait bien que les publicitaires disent la vérité sur ce que nous faisons ou plutôt sur ce qu’ils veulent que nous fassions et que nous n’hésitons pas à faire. Or, ce que nous consommons en vérité, c’est du temps. Notre temps de vie. Un temps que nous passons devant les écrans, ou à “communiquer” avec les absents. Et cette absence n’est plus un problème, bien au contraire, puisqu’elle se transforme à loisir en présence virtuelle et, en cas de lassitude, à nouveau en absence, créant ainsi une double illusion de permanence et de reproductibilité infinie des instants, quand on sait que le temps nous est compté et que les différents moments de la vie ne se répètent pas, à l’image de cette enfance révolue, de ce proche disparu ou de cet amour perdu, comme dirait le poète. Le temps limité de vie dont nous disposons, nous sommes en train de l’hypothéquer pour consommer du temps reproductible, avec la conscience malheureuse du consommateur car, devant ce monde parfait, notre désir restera toujours insatiable. Et, devant ce monde parfait, n’est-ce pas le réel qui finit par nous encombrer? Notre propre réel. Et celui de l’autre. Ne commençons-nous pas à éprouver certaines difficultés de communication sans notre appareillage? Et finirons-nous peut-être par redouter le contact humain en dehors des heures de bureau?
En tout cas, voilà un marché formidable ! Voilà des gens qui payent pour donner et souvent perdre leur temps. Or, en principe, c’est l’inverse, puisqu’on donne et on perd souvent son temps en travaillant. Mais alors, comment les gens se procurent-ils tout cet argent pour payer le temps qu’ils donnent et perdent souvent? – Oui, en travaillant [da capo al fine].
notes – liens
(1) A titre d’exemples, on peut consulter :
- “Carnets d’actualité” de Jean Daniel (Nouvel Observateur)
>>>http://jean-daniel.blogs.nouvelobs.com/
- “Rebuts de presse” de Didier Jacob (Nouvel Observateur)
>>>http://didier-jacob.blogs.nouvelobs.com/
- Les blogs de Télérama
>>>http://blogtv.telerama.fr/
- Les blogs de L’Express
>>>http://www.lexpress.presse.fr/idees/blogs/default.asp
(2) Pour information, le sens de cette démarche de publication est présentée comme ceci par les hébergeurs: “Un blog est un site Web convivial, qui vous permet de donner rapidement votre avis sur un sujet qui vous tient à cœur, d’échanger des idées avec d’autres internautes et bien plus encore. Et c’est gratuit.” (blogger.com, hébergé ici-même par Google qui souligne) – “Restez en contact avec votre famille et vos amis. Maintenez votre blog et partagez vos photos. Faites votre nid sur le Web et partagez vos passions avec vos visiteurs. Contrôlez totalement ce que peuvent voir les visiteurs sur votre page. Et en plus, c’est gratuit !“ (fr.360.yahoo.com, hébergé par Yahoo qui souligne) – “Créer un blog personnel, simple et gratuit – Créez votre site personnel sans aucune connaissance technique. Le blog est la solution idéale pour publier et partager sur internet vos idées et vos créations.” (over-blog.com qui souligne)
Blog
(note rédigée le vendredi 11 février 2005)
Selon une information donnée hier à la télévision française, 2000 nouveaux blogs seraient mis en ligne tous les mois. Cette estimation ne précise pas s’il s’agit de la France ou du monde. De la France, sans doute. Car le moteur de recherche Google indique 173 millions d’entrées pour le mot “blog” dans le world wide web. Ce qui ne signifie pas pour autant qu’il y ait le même nombre de carnets personnels en ligne. Dans la foulée, le magazine Tracks de cette semaine (sur Arte) a diffusé l’interview d’une “blogueuse” parisienne. Sa tasse de café à la main, elle dit que si, par le passé, on ne documentait que la vie des “grands”, rois et reines, le public d’aujourd’hui s’intéresserait plutôt à la vie quotidienne des (“petites”) gens. Et de publier la liste de ses courses.
Le phénomène des blogs m’était apparu lors de la guerre en Irak avec le journal d’un certain Salam Pax à Bagdad, qui mettait en ligne ses observations dans la perspective d’une attaque massive des Américains sur sa ville. Je tenais à l’époque (au printemps 2003), un mois durant, un journal de guerre : c’était le compte rendu de ce que j’entendais à la télévision et à la radio françaises sur les événements en Irak, assorti de réflexions et de sentiments personnels. Dans ce cadre, j’avais publié des extraits de Dear Raed alors que les journaux doutaient encore de l’identité du rédacteur. Quelque temps plus tard, Salam Pax est (ré)apparu sur la scène médiatique avec son journal sous la forme d’un livre, levant ainsi les doutes grâce à “l’autorité de la chose publiée”.
Aujourd’hui, et même au printemps 2003 déjà, le phénomène des blogs a pris de l’ampleur. J’ai l’impression que cette nouvelle forme de “libre expression”, pour bénéfique qu’elle soit, n’échappe pas à la critique émise naguère, quand le “bloc de l’Est” existait encore : dans nos contrées, on peut en effet dire ce que l’on veut, mais dans la cacophonie ambiante on ne s’entend plus parler. – Cependant, les moteurs de recherche permettent, en associant plusieurs mots, de faire un premier tri dans cette jungle où dominent les affaires privées. En août 2003, le Monde diplomatique a publié un papier assez instructif sur le phénomène. L’article de Francis Pisani (journaliste à San Francisco) commence par un historique:
“Blog est une abréviation de weblog, qui peut se traduire par « carnet de bord sur la Toile ». (…) Le premier blog reconnu comme tel remonte au 7 octobre 1994, et il est attribué à Dave Winer, programmeur et développeur d’un des logiciels les plus couramment utilisés (Manila). – Les warblogs, ou « carnets de guerre », sont nés après le 11 septembre 2001 à l’initiative de commentateurs conservateurs qui voulaient une approche encore plus patriotique que celle des grands médias jugés « libéraux », c’est-à-dire trop à gauche. Mais le récent conflit d’Irak a permis de leur donner un sens plus général, et le terme a fini par désigner les blogs consacrés à la guerre en Irak. – Le plus célèbre des warblogueurs est un Irakien qui répond au pseudonyme blog de Salam Pax (« paix », en arabe et en latin). Avec un style acerbe, il s’en est pris d’abord à M. Saddam Hussein, puis aux bombardements, et maintenant volontiers aux occupants américains. Salam Pax donne une image plus vivante de la vie à Bagdad avant, pendant et après l’invasion militaire que la plupart des correspondants étrangers. On a essayé de le faire passer pour un agent de la dictature, puis de la CIA, mais la fraîcheur de son regard a attiré assez de visiteurs sur son site pour faire sauter (ou presque) les serveurs qui l’hébergent. Les plus grands médias lui ont consacré des articles. The Guardian de Londres vient de l’embaucher comme chroniqueur bimensuel.”
Ce dénouement heureux est évidemment rarissime. Même si leurs plumes et pensées sont brillantes, l’immense majorité des chroniqueurs plus ou moins improvisés devra tôt ou tard s’avouer que personne, excepté peut-être leur entourage, ne découvrira jamais leurs réflexions sur l’actualité ou le détail de leurs vécus intimes puisqu’ils sont noyés dans un océan de confessions “gratuites”, dont beaucoup sont “hébergés” ou “recensés” par des opérateurs commerciaux qui, dans tous les domaines possibles et imaginables, accaparent les moteurs de recherche. Cependant, selon le mot d’un ami, ce sont là des bouteilles jetées à la mer, et la plupart des rédacteurs peuvent ainsi continuer de nourrir leurs espoirs car, virtuellement en tout cas, le monde entier peut avoir accès à leurs pensées en ligne.
[Lundi 14 février 2005]
Dans ce contexte, le maître mot est sans doute la “gratuité”. Le conflit, par exemple, qui oppose aujourd’hui les grands distributeurs de musique ainsi que leurs auteurs, compositeurs, interprètes à ceux qui mettent en ligne de la musique gratuitement et la téléchargent, soutenus eux aussi par certains artistes, est révélateur; du point de vue des commerciaux, de ces “intermédiaires” qui s’immiscent dans (et piratent) tous les compartiments de nos existences, il faut que le message passe : rien n’est gratuit et chacun pour soi ! – Le double sens du mot français “gratuité” est là pour appuyer le message : quelque chose de “gratuit” doit être considéré comme inutile, vain etc. De même, il faut à tout prix isoler les gens pour que ce “projet de société”, qui est en vérité une gigantesque entreprise mercantile de désocialisation, puisse marcher. Car ce sont les “particuliers” qui, pour l’instant, sont menacés de poursuites. Or, le world wide web aurait plutôt tendance à réunir les personnes ou, du moins, à les mettre virtuellement en contact, dans le cadre de “centres d’intérêt” communs et d’échanges “gratuits”, par exemple : ainsi, tel fou du rock va convertir ses disques “pirates” de Jimi Hendrix en format MP3 (ou son vinyle du génial Rainbow Bridge dont les héritiers refusent toujours la sortie en CD) pour les proposer aux internautes à titre gracieux, tout simplement parce qu’il aime faire partager sa passion. Bien sûr, il se met “hors la loi”. Mais peu lui importe. Il le fait pour la mémoire de son idole, et ces choses-là se plaident devant un tribunal, surtout quand on reçoit le soutien de milliers de fans. – Cependant, la gratuité des sites est toute relative, puisqu’il faudra toujours s’acquitter des frais de connexion, de l’ADSL, des abonnements et, last but not least, “s’équiper” de matériel informatique “performant”; en outre, on n’échappe pas, ici comme ailleurs, à tout un tas de messages publicitaires, de pop-ups, de spams et de “virus”.
Mais revenons aux blogs. De toute évidence, ils témoignent d’un intense besoin de se communiquer, qui est peut-être un effet de la condition des “individus” dans nos sociétés actuelles : de plus en plus de solitude, d’indifférence et de concurrence, de moins en moins de communauté et de partage. Besoin “narcissique” aussi, sans doute. Puisque les médias “traditionnels”, les annonceurs ne cessent d’y faire appel. Ainsi, les blogs posent implicitement (et parfois explicitement) le problème de la soi-disant “société de communication”. Ils permettent aux individus esseulés d’y prendre part, – virtuellement ! Nonobstant, la formule chère au philosophe Hegel reste toujours d’actualité : lorsqu’un concept nouveau apparaît (comme celui de “communication”), la chose ou le phénomène qu’il désigne ont disparu. Le concept de “Nature”, qui depuis Rousseau est dans toutes les bouches, illustre cette idée à merveille. Sentant les objections, je nuance: bien sûr, la nature, la communication continuent d’exister, mais notre relation à elles est devenue problématique !
Depuis l’apparition des blogs et plus généralement des “pages perso” sur Internet, tout individu peut aujourd’hui devenir chroniqueur, journaliste, sociologue, philosophe, et même éditeur. De manière générale, c’est une bonne chose, étant donné le conventionnalisme qui, souvent, caractérise la “scène officielle”. Car, pour l’instant, le nouveau “médium” Internet permet encore à une “autre scène” de se développer, qui rappelle par moments le mouvement “underground” des années 1970. – Mais, outre les tentatives de “récupération” marchande, une autre menace pèse sur cette “scène parallèle”: le repli sur l’ego; en Allemagne, on utilise la formule ironique de la “ICH AG” (quelque chose comme “MOI, société anonyme”) pour désigner entre autres l’aspect égocentrique d’un grand nombre de pages web (comme dans cette chanson américaine: “ME, MYSELF & I”), qui servent exclusivement à la promotion personnelle des concepteurs, suivant en cela le modèle des pages commerciales. – Par ailleurs, les chroniques des blogs, si elles ne sont pas “nombrilistes”, ont des difficultés à dépasser la sphère purement subjective dans l’esprit des lecteurs parce que le blogueur n’écrit pas “sous le contrôle” d’un comité de rédaction, par exemple, ou d’un éditeur. Cette liberté d’expression en principe absolue paraît bizarrement suspecte comme s’il fallait une censure (ou, plus précisément, une “auto-censure”) pour valider (“crédibiliser”) un texte. Cette “autorité de la chose publiée”, déjà évoquée, fait de toute évidence défaut sur Internet, même si les élucubrations les plus insensées peuvent se retrouver dans un journal ou un livre “en vente libre” sur la place publique.
Au début du phénomène Internet, j’ai pensé que ce “nouveau médium” ne serait pas très intéressant parce qu’il a aussitôt été envahi par les commerciaux et les intermédiaires, les “start-ups” et les annonceurs. Aujourd’hui, je ne sais plus. La “nouvelle économie” a connu une première vague de faillite retentissante, mais la mondialisation cybernétique est en marche. Ceci dit, elle laisse aujourd’hui encore de la place à l’insolite et à l’imprévu, au détournement et aux solidarisations spontanées. World’s Wild Words…
Pirates
dimanche 20 février 2005
L’émission “Arrêt sur images” a consacré aujourd’hui une bonne partie de son temps d’antenne au débat (déjà évoqué) entre les distributeurs et “producteurs” de musique (soutenus par leurs artistes sous contrat) et les “pirates” qui, nous menace-t-on, risquent jusqu’à 300.000 euros d’amende et trois ans d’emprisonnement en France. Sur le plateau, l’inévitable Pascal Nègre de chez Universal a été remplacé par le chef d’une “petite” maison de disques, Vincent Frèrebeau (“Tôt ou Tard”); les internautes risquant des poursuites ont été représentés par le juvénile juriste Jean-Baptiste Soufron, et le très atypique animateur Ariel Wizman est venu compléter le “tableau”. Heureusement car le producteur et l’avocat n’avaient pas grand-chose à dire : l’un venait défendre, plutôt sympathiquement, son commerce avec l’argument clé en main utilisé un peu partout selon lequel le piratage allait tuer la musique (qui est pourtant l’une des plus anciennes activités humaines); l’autre n’avait pas d’argumentaire du tout, sa présence s’expliquant surtout par la “visibilité” qu’il se promettait de ce “passage à l’antenne” comme avocat potentiel de tous ces “individus” menacés de descentes de police, de perquisitions traumatisantes, de gardes à vue insupportables, voire même de la perte de leurs positions sociales. L’une des chroniqueuses de l’émission, la très vive Maja Neskovic, a rendu compte de certains revirements télévisuels: d’abord l’image des “pirates”, passant de celle de jeunes loups peu fréquentables, floutés, bordéliques, à celle, plus familiale, de jeunes filles rangées et de couples candides qui, incompréhensifs, se retrouvent face à l’ardeur judiciaire; puis les spots publicitaires des “fournisseurs d’accès haut débit” qui commencent par vanter la possibilité de télécharger “toute la musique que j’aime” avec tout en bas de l’écran et quasi impossibles à déchiffrer des déroulants sur un cadre légal à respecter, pour s’assagir ensuite en montrant un univers entièrement “musicalisé” dont l’habitant est censé ignorer la genèse (par aspiration gratuite ou payante); enfin le changement d’attitude de l’inéluctable Pascal Nègre, prédisant dans un premier temps aux pirates qu’ils auraient, comme tous les malfrats, des “problèmes avec les flics” pour retrouver le sourire après l’engagement des premières poursuites pénales et insister sur les “plates-formes” légales de téléchargement dont le nombre allait passer de dix à vingt jusqu’à la fin de l’année.
Ariel Wizman, désormais solidaire avec les pirates, rappela alors le sentiment de révolte à l’origine du Rock, qui s’accommodera toujours mal avec une quelconque attitude répressive; à quoi il faudrait ajouter un certain dégoût pour un système marchand qui, de façon arbitraire, est parvenu à substituer, par exemple, le CD au vinyle, comme Wizman et Frèrebeau le constatent de concert. Mais, surtout, il ne faut pas oublier qu’au passage les droits sur les oeuvres ont été encaissés une deuxième fois; en effet, si l’on excepte les “nouveautés”, les droits sur la plupart des oeuvres ont été payés et repayés, et c’est là l’argument le plus percutant pour les déclarer libres (on pense par exemple aux Beatles et aux Doors, à Frank Zappa, Pink Floyd, Santana, Grateful Dead, Jefferson Airplane, King Crimson et tant d’autres créateurs géniaux des années 1970).
L’histoire des supports d’enregistrement serait quant à elle un véritable sujet de roman : magnétophones à bandes d’abord (première génération : rudimentaires, mono; seconde génération: stéréo, et de plus en plus sophistiqués, avec la possibilité de re-recording, les chambres à écho etc); puis les “mini”-cassettes aux supports vierges et surtout “préenregistrés”, supplantées ensuite par l’éphémère système numérique de Philips (“DCC”) qui lisait également les cassettes analogiques, puis très vite par les enregistreurs exclusivement numériques, “DAT” et “Minidisc”, enfin par les lecteurs enregistreurs MP3 et les graveurs CD. Toutes ces “mutations” se sont effectuées en moins de quarante ans. Et elles ne s’arrêteront certainement pas en si bon chemin. – Pour les supports de lecture, il y avait également ces espèces de cartouches préenregistrées “8-tracks” utilisées surtout en voiture, qui n’auront pas fait long feu. Et pour son système DCC, Philips a également voulu lancer des cassettes préenregistrées, une idée sans lendemain. – A ses débuts, le CD “numérique” nous était vendu comme une “révolution technologique” (une expression qui, décidément, “ne mange pas de pain”). Il fallait en effet des arguments solides (qui se sont révélés plutôt inconsistants par la suite) pour que les fans rangent leur magnifiques collections de vinyles au grenier et les rachètent en CD pour des sommes exorbitantes. Aujourd’hui pourtant, Wizman, Frèrebeau et des millions d’autres mélomanes regrettent le “microsillon”, le son analogique, plus “chaud”, et les “mixages originaux”. Or, malgré la mode relancée par la scène techno, il est de plus en plus difficile de trouver des platines et surtout des saphirs neufs pour sonoriser les caves à vinyles. – Quant à moi, je regrette surtout le magnétophone à bandes pour ses possibilités créatives. Mais là, le problème est identique. On peut encore acheter des bandes par ci par là (j’en avais même trouvé un stock dans la rue, au pied d’un arbre), mais les magnétos deviennent introuvables, si l’on excepte des engins comme les Revox, plutôt inabordables. – On peut dire la même chose pour l’enregistrement de l’image : double-8, puis cassettes Super-8 (moins bonnes à cause de l’absence de presse-film), bandes vidéo (que l’on pouvait encore couper), cassettes VHS (matériel encombrant), cassettes analogiques miniaturisées, cassettes numériques, enregistreurs DVD; du coup, on peut trouver aujourd’hui une magnifique caméra Super-8 Beaulieu avec un zoom Angénieux pour une somme dérisoire, mais pratiquement plus de pellicule; quant aux oeuvres cinématographiques, elles ont été successivement vendues et revendues sur trois supports “préenregistrés” différents depuis une vingtaine d’années : la cassette VHS, l’éphémère “Laserdisc”, l’actuel DVD, et on parle déjà d’un nouveau format stocké sur disque dur. – Pour ce qui est de l’enregistrement audio-visuel, l’amateur éclairé d’aujourd’hui peut, à condition bien sûr d’y “mettre le prix”, s’équiper d’un matériel qui lui permet virtuellement de faire un travail de qualité “professionnelle”, mais en vérité, pour l’image, si on fait l’économie du coût naguère élevé de la pellicule, il faudrait au moins une caméra à optiques interchangeables et du matériel de montage sophistiqué qui restent très chers; quant au travail du son, le “studio numérique” et les micros performants restent toujours hors de portée pour la plupart. – De toute façon, il est trivial de dire que la “révolution technologique” actuelle sera bientôt “obsolète” à son tour, laissant derrière elle des tonnes et des tonnes de matériel inutilisable; ainsi, et depuis longtemps maintenant, ce n’est plus la demande qui fait l’offre, mais l’offre qui manipule la demande à coups d’arguments de commerciaux: c’est là le background de l’industrie de la musique (et de l’image) qui ne cesse pourtant de se plaindre d’une manière particulièrement obscène et hypocrite, quand elle nous joue la même chanson depuis des lustres sans oublier de nous facturer à chaque fois les “droits” et de nous obliger sans cesse à mettre au rebut d’excellentes machines (tout comme les supports qu’elles seules permettaient de lire). – Dès lors, quoi de plus naturel qu’une révolte de la “piraterie” contre tant d’abus, y compris sur les oeuvres elles-mêmes, mixées et “remixées” sans cesse, dont les droits “d’auteur” (mais surtout de production et de distribution), depuis qu’elles circulent dans les tuyaux du système, ont été payés et repayés et repayés encore…?
Si elle n’a pas pu évoquer tout ça, l’émission “Arrêt sur images” a cependant montré la remise, par l’incontournable Pascal Nègre, du trophée de la Star Academy au vainqueur de cette année, assorti comme il se doit d’un contrat chez Universal. Ce qui m’a fait penser à cette “information municipale”, dont j’ai eu connaissance par hasard : elle concerne une petite bourgade de 6000 habitants qui, l’été passé, a accueilli comme des dizaines d’autres la “tournée” de cette même Star Academy. Voilà comment les choses se passent: en garantissant un emprunt fait par une association “à vocation culturelle” proche de la municipalité, la commune doit de facto acheter le spectacle d’avance, c’est-à-dire payer les 254.900 euros demandés par la production (“GLEM”/TF1), et se débrouiller ensuite pour vendre les places afin de rentrer dans ses frais. C’est un véritable piège, car dans ce cas précis il aurait fallu vendre 7200 places à 35 euros l’unité. Difficile dans une ville de 6000 habitants. D’ailleurs, il ne s’en est pas vendu plus de 3200. Ce qui donne un déficit de plus de 142.000 euros. Ce procédé ressemble à une arnaque de bas étage, strictement légale pourtant, où la production se défausse de tous les risques de son métier, et dont personne ne parle jamais, sauf peut-être les citoyens floués des municipalités concernées, amenées à éponger les bides prévisibles de quelques dilettantes dopés par leur quart d’heure de célébrité et coachés puis jetés par une “organisation” sans états d’âme mais avec une armada de conseillers juridiques. Alors, la moindre des choses serait un peu de modération de la part de l’inexpugnable Pascal Nègre quand il prend ce ton de petit caïd de banlieue pour lancer ses attaques contre les amateurs de musique, surtout s’ils viennent de payer leurs impôts locaux et fonciers.
Télévision, Télé-Réalité
Si les programmes répétitifs où la télé se met en vedette envahissent les écrans, les émissions d’auto-réflexion médiatique sont extrêmement rares. Arrêt sur images (France 5, les dimanches entre 12:35 et 13:30 et rediffusée ensuite sur >Internet) est l’une d’elles : présentée par Daniel Schneidermann (ex-plume du journal Le Monde), elle décortique souvent avec pertinence le flot d’images et de commentaires qui nous sont proposés, créant ainsi un début de distance et d’attitude critique indispensables face à l’influence de la télévision. – Signalons toutefois que l’analyse de Pierre Bourdieu (avril 1996 dans le >Monde Diplomatique) et le travail de Pierre Carles jettent une lumière différente sur Daniel Schneidermann et son ambition de “critiquer la télé à la télé”.
- Probablement la même solution qu’adoptent les animaux en pareille situation : “faire le mort” (ou une “dépression”, dans le jargon clinique).
Ceci dit, on sait depuis longtemps que la “petite lucarne” attire et fixe les regards parce que l’”animation” ininterrompue qu’elle présente est vécue comme une forme de menace: un réflexe ancestral nous pousserait à surveiller les événements pour ne pas être surpris par un prédateur qui pourrait surgir de l’écran et nous dévorer sur notre canapé ! – Ce qui me fait penser à l’histoire plutôt tragique d’une amie dont le grand-père est mort en regardant Derrick.
lundi 28 février 2005
En France, les hostilités s’ouvrent en 2001 avec le huis-clos de “Loft-Story” (diffusé sur M6), l’adaptation d’un programme hollandais baptisé “Big Brother”, en hommage douteux au “Big Brother is watching you” de George Orwell (1984). Depuis, en vrac, nous avons (eu) droit aux dilettantes de la Star Academy (TF1) et de Pop-Star ou de La Nouvelle Star (M6), aux “aventuriers” de Koh-Lanta et aux couples en péril de l’Île de la Tentation (TF1), aux séducteurs et séductrices du “Bachelor”, à des cures amaigrissantes, des éducatrices d’enfants terribles (“Super-Nanny”) et des “échanges de mamans” (M6) sous l’oeil omniprésent des caméras et la coupe très orientée des monteurs. D’autres programmes, comme une resucée caricaturale de l’école à l’ancienne ou une “colocation” séparant comme au bon vieux temps filles et garçons, ont été lancés avant que TF1 ne fasse “évoluer le concept” en engageant des “personnalités”, d’abord isolées à la campagne (“La Ferme Célébrités”) puis, tout récemment, recrutées par l’armée sous le ciel exotique de la Guyane française (“Compagnie N°1″). Or, comme les “anonymes”, la plupart de ces “personnalités” sorties d’un placard ou d’un chapeau claque ne connaissent ici qu’un bref sursis dans l’indifférence médiatique qui les frappe.
Bien entendu, tous ces programmes constituent une manne financière pour les concepteurs et les diffuseurs qui remplissent ainsi leurs grilles entrecoupées de spots publicitaires et de messages de sponsors. Ce qui ne les distingue pas vraiment des émissions commerciales “traditionnelles”, séries ou feuilletons télévisés, variétés ou divertissements à répétition. – Non, la nouveauté indéniable de ces programmes consiste dans l’expérimentation humaine qu’ils pratiquent au grand jour: tels des rats de laboratoire, on confronte des “individus” à une situation de départ, puis on voit ce qui se passe. – Pour commencer, les participants sont soigneusement choisis, triés, “castés” par la production. Car il faut constituer un “panel” crédible, avec une certaine diversité, “représentative” aux yeux du plus grand nombre: il faut que tout spectateur potentiel puisse s’identifier à tel ou tel candidat et voir dans tel autre sa “bête noire”. – Bien sûr, on privilégie de jeunes candidats, plus malléables, à qui l’on peut faire miroiter la célébrité; à l’inverse, et pour ne pas faire de jaloux, on engage d’anciennes “gloires”, moins chères et plus pathétiques, qui espèrent ainsi relancer leur “carrière”. – La situation de base ne change jamais vraiment: les participants sont séquestrés ensemble, et ils doivent progressivement s’éliminer les uns les autres, assistés par les téléspectateurs qui participent aux votes (payants). Ce procédé n’est pas sans rappeler une pièce d’Agatha Christie, Dix petits Nègres, où des invités coupés du monde se font “éliminer” (c’est-à-dire assassiner) à tour de rôle. – Ainsi, on fait naître une véritable situation de double bind qui, selon les cliniciens, favorise la schizophrénie: d’une part les candidats doivent vivre ensemble, s’entendre, trouver une base commune de “socialisation” dans des conditions plutôt exceptionnelles puisque de parfaits étrangers sans véritables affinités se retrouvent sous les feux des projecteurs vingt quatre heures sur vingt quatre; d’autre part, ils doivent s’éliminer les uns les autres, se faire “craquer”, c’est-à-dire oeuvrer à leur “désocialisation” respective dans le but de remporter ce qui est sans cesse présenté comme un “jeu”. Les deux impératifs de base (vivre ensemble, s’éliminer) sont évidemment incompatibles, de telle sorte que les participants vivent dans un climat de suspicion permanente, un peu comme le prisonnier (“n°6″) incarné par Patrick McGoohan dans le feuilleton sixties du même nom. – En effet, il n’est pas vraiment possible de s’évader de cette prison médiatique ou même de s’isoler temporairement. Car l’oeil des caméras de surveillance et l’oreille des microphones espion, implantés partout, sur les murs et les corps des candidats, enregistrent le moindre “événement”, la moindre défaillance, jour et nuit, sans relâche. Cela ressemble fort aux épisodes délirants rapportés par un grand nombre de “paranoïaques”. D’ailleurs, dès le lancement des premières émissions, la production avait mis en place une assistance psychiatrique, fortement médiatisée, et un système de “confessionnal” où les participants pouvaient “se lâcher”. Depuis, on ne parle plus d’assistance psychiatrique, mais les “apartés” qui en sont issus se retrouvent invariablement dans tous les produits du genre: isolés face à la caméra, les candidats font part de leurs vécus intimes au public, ajoutant alors à la situation de double bind la pratique du double discours (ou de la langue fourchue) avec une prédilection pour la médisance. Ainsi, la célèbre formule de Sartre dans sa pièce Huis-Clos, – titre ô combien prophétique, – se révèle plus que jamais d’actualité: “L’enfer, c’est les autres”.
Si les thèmes de la surveillance et de la concurrence entre “individus” sont omniprésents comme pour documenter de manière “ludique” (ou cynique) l’évolution de nos sociétés, il faut une solide dose de masochisme et d’exhibitionnisme pour participer à de tels programmes qui, du côté des spectateurs (et concepteurs), se déclinent comme sadisme et voyeurisme.
De façon plus insidieuse, ces nouveaux jeux du cirque cybernétique privilégient absolument la sphère privée: la “culture” et les modes de vie “bourgeois” (ou “aisés”), par exemple, seront perçus comme le snobisme personnel de tel ou tel participant choisi pour les figurer à l’écran; à l’inverse, le soi-disant “manque d’éducation” ou de “savoir-vivre” des milieux “populaires” (“défavorisés” ou “démunis”), que tel autre candidat est appelé à représenter, sera mis sur le compte, par exemple, de ses “problèmes psychologiques” ou de son “caractère difficile”; ainsi, on nous fait croire à une société sans classes, où ceux qui supportent mal les stigmates des inégalités sociales toujours aussi vives et les souffrances dues à une désocialisation sans cesse croissante seront perçus comme des “cas particuliers”, entièrement responsables de leur sort, alors même qu’ils sont implicitement castés pour leurs origines (sociales ou “ethniques”) afin de garantir la vivacité des affrontements dans la cage, interprétés à leur tour comme des “conflits personnels”. – D’ailleurs, il va sans dire que ces conflits sont l’ingrédient principal de la “real-tv”. Et, s’ils ne se nourrissent pas des différences sociales (ou de leur déni), ils seront à coup sûr générés par la situation même d’enfermement.
Un autre point trivial, dont on use et abuse pour faire “craquer” les candidats (et “saliver” les spectateurs), est la sexualité. Les choses ont évolué depuis les débuts de la “télé-réalité”, où l’épisode de la piscine (du “premier Loft”) avait encore bouleversé la France entière. Si dans d’autres pays on en est déjà à une version pornographique du laboratoire humain, l’Île de la Tentation (2003) constitue néanmoins une variante particulièrement perverse du genre: séparés de leurs partenaires habituels et entourés de célibataires “craquants” dans le décor féerique d’une île tropicale, des couples mettent leur fidélité à l’épreuve; les inévitables scènes de drague ou de “passages à l’acte” sont ensuite montrés au partenaire “trompé”, qui s’effondre en sanglots ou fait éclater sa colère avant de s’autoriser bien souvent à imiter le faux pas de sa moitié, un peu trop vite répudiée à la seule vue d’images “compromettantes” collectées et montées par la production. Évidemment, le téléspectateur s’amuse de la naïveté de ces candidats piégés par l’émission. Mais le pire est que l’on joue ici avec des sentiments aussi essentiels que l’amour entre deux êtres. Comme si l’on entendait une fois encore “accompagner” l’évolution sociale vers la vie solitaire des “singles” contemporains. Ceux qui “craquent”, et tout les y invite, renient alors leur histoire d’amour et un vécu commun, qui n’est pas seulement sexuel mais également social, pour préférer les “beaux petits lots” qui évoluent dans ces décors de carte postale sans rapport aucun avec la scène dont les amours doivent se satisfaire au quotidien, ce qui, justement, fait à la fois leur difficulté et leur beauté.
Entre les lignes et les images, l’amour nous est donc présenté comme une marchandise, qui peut faire l’objet de “transactions” ou de “négociations” comme dans le Bachelor, un programme qui revient à l’antenne ces jours-ci, où il s’agit de “conquérir” un célibataire séduisant. Ici comme partout, les relations humaines qui triomphent à l’écran sont viciées par la concurrence, la manipulation, le profit individuel et surtout le culte des apparences qui, s’il n’est pas vraiment nouveau, atteint aujourd’hui une sorte de paroxysme. – Voilà donc la “réalité” qui nous est “proposée”. Quant au message général que ces émissions propagent, il devient toujours plus rétrograde, comme le retour à l’éducation autoritaire, qui est présentée comme une solution patente face au “laxisme” des méthodes contemporaines, ou encore l’apologie de la discipline militaire.
Philosophiquement, le concept même de réalité est critiquable pour sa revendication tacite d’une validité absolue, supra-historique. On préfère alors parler de “réel” pour rendre compte à la fois de l’impermanence et de la subjectivité (qu’elle soit d’ailleurs individuelle ou collective) inhérentes aux différentes perceptions humaines du monde qui se sont succédées au cours de l’Histoire. Or, même en concédant cela, le “réel” présenté à l’écran est non seulement orienté, amputé, manipulé, mais en fin de compte totalement “déréalisé”: les décors sont stylisés, adaptés au “concept” de l’émission, homogénéisés, purgés de toute altérité, rendus imperméables à toute intrusion étrangère, c’est-à-dire isolés du monde (réel), et les participants sont en représentation constante, surjouant des rôles qui finissent par les figer, “hyper”-conscients du regard des caméras, loin de leurs univers et soucis quotidiens, transplantés dans un environnement artificiel, entourés de rivaux inconnus. Et ce “show” subit évidemment un montage serré pour être compatible avec la raison principale de ces programmes: les inserts publicitaires. Ainsi, ce qui est soumis au public n’a plus grand-chose à voir avec une quelconque “réalité” mais ferait plutôt penser à un gigantesque moulin à fantasmes en totale harmonie avec les spots commerciaux qu’il s’agit d’encadrer.
La “télé-réalité” n’est pas apparue par hasard sur les écrans des chaînes commerciales: le décor bien souvent minimaliste reste toujours identique, et l’absence de scénario résout bien des problèmes d’inspiration; de même, les inconnus ne coûtent pas cher à la production et, en échange d’un quart d’heure de célébrité, ils sont prêts à signer des contrats méphistophéliques. – Ces programmes relativement “bon marché” allient deux exigences assez contradictoires: la répétition et la surprise. La répétition est un ingrédient essentiel pour “fidéliser” le public en lui donnant son ronron quotidien, sa dose d’ennui venu d’ailleurs qui le dispense de réfléchir à la vanité de sa propre existence. Et la “surprise”, le petit événement dont on va parler (“T’as vu? dans la piscine!”) et que l’on guette jour après jour, est essentiel pour faire tenir les gens devant leur écran avec un semblant de spontanéité. C’est un peu comme si l’on regardait un aquarium avec, de temps en temps, un poisson rouge qui se transforme en sirène ou en piranha. – A quoi s’ajoute l’identification: en effet, ce sont des personnes “comme nous” que l’on voit évoluer dans ce bocal aseptisé et, puisqu’ils ne font que réagir à la situation imposée, même les “personnalités” se comportent comme des “gens ordinaires”; de même, on peut se projeter dans l’écran en s’imaginant participer à l’une de ces émissions, qui ne cessent de recruter de nouveaux cobayes, alors que la barrière du casting est de plus en plus infranchissable devant l’affluence des volontaires, tous plus jeunes et beaux les uns que les autres, et que la production impose un “formatage” toujours plus drastique. – Quant à la prétendue “interactivité”, elle est évidemment fictive car le public “votant” n’a aucune véritable influence sur le cours des “événements”: d’une part, le choix des candidats à éliminer ne lui appartient pas et de l’autre, les votes sont tellement orientés (ou “téléphonés”) que tout choix qui porterait sur un candidat “inattendu” passera nécessairement à la trappe.
Si l’engouement du public pour la “télé-réalité” a été assez formidable au début, il n’a cessé de s’estomper par la suite; ce désintérêt croissant serait plutôt une bonne nouvelle s’il ne poussait les producteurs à créer des situations toujours plus “extravagantes” pour doper l’audience, à l’image du programme anglais “Guantanamo Guidebook” (Channel 4), qui vient de recréer pour 48 heures les conditions de détention de la base américaine du même nom, avec pour effet de faire “craquer” trois volontaires avant la fin. – Devant cette surenchère, certaines mauvaises langues ont pu se demander: à quand le premier suicide, le premier viol, le premier assassinat en direct?
Toutefois, on finit par apprendre des choses en suivant ce genre de programmes. Comme la différence entre le rat et l’homme, par exemple. Car, à ma connaissance, aucun rat ne s’est jamais porté volontaire pour subir des expériences en laboratoire.
Auschwitz live
Après la diffusion intégrale sur la chaîne publique France 3 de Shoah (France 1985, Claude Lanzmann, 9h30) dans la soirée et la nuit du lundi 24 janvier; la programmation sur la chaîne culturelle franco-allemande Arte du téléfilm Holocaust (USA 1978, Marvin Chomsky, 7h) en quatre parties, ce même lundi (jusqu’au jeudi 27) à 20:45, suivi mardi 25 par le documentaire Hollywood et la Shoah (USA/GB/RFA 2004, Daniel Anker, Sidney Lumet, Steven Spielberg, Branko Lustig, Rod Steiger, 90 mn), mercredi 26 par le surprenant document Falkenau (Samuel Fuller/Emil Weiss, 1945/2004, 40 mn) et jeudi 27 par les souvenirs poignants du déporté Joseph Bialot, auteur du livre C’est en hiver que les jours rallongent (Seuil, film au titre éponyme, France 2004, François Chayé, 55mn); la diffusion sur la chaîne commerciale TF1 de la version courte du documentaire Auschwitz, la solution finale (BBC, 2005, sous la direction de l’éminent spécialiste anglais Ian Kershaw, 2 x 90 mn sur les 6h de la version intégrale) mardi 25 et mercredi 26 en deuxième partie de soirée vers 23:00, précédé mercredi soir par la présentation en direct du journal de 20 heures depuis Oswiecim, conclu par le très surréaliste sourire navré de Patrick Poivre d’Arvor qui apparait sous la très cynique inscription „Arbeit macht frei” (le travail rend libre) surplombant l’entrée du camp d’extermination, les téléspectateurs en France, comme dans tous les autres pays d’Europe, probablement, sont invités à assister ce jeudi après-midi entre 14:00 et 17:00 à la cérémonie commémorative du soixantenaire de la libération des camps d’Auschwitz et de Birkenau par l’armée soviétique, retransmis simultanément sur TF1 et France 2 : Auschwitz, live.
Remarquons que beaucoup de ces programmes passent à des heures de plus faible écoute, plutôt inaccessibles à ceux qui travaillent ou étudient, comme la cérémonie de cet après-midi et tous les documents, dont notamment les 400 dernières minutes de Shoah programmées entre minuit et six heures du matin. On eût préféré voir l’enquête indispensable de Lanzmann sur trois ou quatre soirées, à la place du feuilleton assez médiocre Holocaust, auquel on peut reprocher un conventionnalisme inapproprié face à une „expérience” comme celle-ci dont beaucoup de rescapés ont souligné le caractère indicible, voire „immontrable”, ce qui exigerait l’élaboration de formes narratives, visuelles, sonores adéquates. De plus, tout est fait, dans le découpage de cet épos dont l’action se déroule sur plusieurs scènes à la fois selon les standards télévisuels d’aujourd’hui, inaugurés entre autres par les interminables feuilletons Dallas ou Dynastie (tournés à la même époque), pour préparer aux coupures publicitaires qui, s’ils n’existent pas sur Arte, avaient donné lieu, lors de la première diffusion américaine, à de vives critiques évoquant une „commercialisation de la Shoah”, quand bien même ce programme aurait fait „prendre conscience au peuple américain de la barbarie nazie”; on pense alors à cet autre film américain avec Rod Steiger sponsorisé par une compagnie de gaz : lors de sa diffusion, on avait éliminé de la bouche des acteurs le mot „gaz” associé aux chambres d’extermination. Dans ce contexte, il convient de souligner que l’excellent documentaire de la BBC sur TF1 n’a pas été interrompu, à titre sans doute très exceptionnel, par des „pages de publicité”, même si les spectateurs n’ont pu voir qu’une version courte (3h sur les 6h diffusées par la chaîne câblée Histoire) de cette oeuvre dont l’élaboration a, dit-on, pris une quinzaine d’années.
Mais venons-en à la cérémonie de cet après-midi : il s’agit d’une longue suite de discours, retransmis en direct de Birkenau (le principal lieu des assassinats, sis à 3 km du camp de base – Stammlager – d’Auschwitz), tenus par d’illustres orateurs dans un décor résolument glauque et enneigé, par un froid peu propice à ce genre d’exercice, devant un parterre de personnalités, dont le visage par moments étrangement crispé du président français Jacques Chirac qui n’interviendra pas ici.
TF1 fait précéder le direct par un historique musclé : l’un de ces speakers contemporains, dont la diction professionnelle peut indifféremment faire état du parcours d’un serial killer, résumer une rencontre sportive ou vanter les mérites d’une nouvelle technologie, nous raconte en condensé la „solution finale” sur les images récurrentes de corps décharnés qu’une pelle mécanique roule dans la fosse.
Puis les orateurs en direct qui, pour la plupart, ne parviennent pas à abandonner le niveau habituel et programmé des discours officiels face à l’innommable. Certains comme le président russe Vladimir Poutine ou le président israélien Moshe Katsav se montrent plus pragmatiques que d’autres, tels l’ancienne déportée et ministre Simone Veil ou l’archevêque de Paris d’origine juive Jean-Marie (Aron) Lustiger. Les premiers font référence à la situation actuelle, respectivement au terrorisme (sous-entendu tchétchène) et à la menace (sous-entendu „arabe”) pesant sur Israël. D’autres ont la parole un peu moins facile. On remarque les hésitations et brisures dans l’allocution de Mme Veil et la voix caverneuse du cardinal Lustiger lors de la prière oecuménique (juive, catholique, orthodoxe, protestante) qui suit l’exercice rhétorique des officiels. Parmi eux, Romani Rosa, le représentant des Sinti et Roma („tsiganes”) allemands, seul à utiliser la „langue des tortionnaires”, et l’hôte de la cérémonie, le président polonais Aleksander Kwasniewski qui parle du „plus grand cimetière du monde sans tombes” : ils ont paru un peu moins figés, un peu plus vivants.
Les officiels sont ensuite appelés à déposer, sous l’oeil de la garde polonaise armée de baïonnettes, de petites bougies bleues et à s’incliner devant les plaques commémoratives rédigées dans toutes les langues naguère parlées par les quelque 1 500 000 êtres humains qui ont été assassinés ici, après avoir subi tortures, exploitations bestiales (comme ces „Juifs de travail” ou „Sonderkommandos”, forcés à entraîner dans la chambre à gaz puis à brûler les corps de leurs semblables et quelquefois de leurs proches), humiliations et mensonges sans nom dans un climat de violence inouïe créé par les „fonctionnaires de la mort”.
Tous les pays européens sont représentés. L’Allemagne aussi. Par Horst Köhler, son président à la fonction plutôt honorifique, et non par son premier homme d’État, le chancelier Gerhard Schröder. Dans un mutisme dont on peut se demander s’il était de circonstance. Peut-être. Cependant, un pardon adressé aux victimes de la part des Allemands eût été courageux car risqué devant une assemblée de survivants en leur bon droit de répondre par un „scandale”. Mais l’étiquette avant tout, brièvement interrompue par une Israélienne déportée, „non prévue au programme”, qui insiste sur la puissance militaire de l’État hébreu contemporain. A ce moment précis, on ne peut malheureusement pas s’empêcher de penser au sort actuel des Palestiniens et à ce nouveau mur des lamentations en béton. – Par ailleurs, le président américain George W. Bush, fraîchement réélu malgré le désastre irakien, a préféré dépêcher son vice Dick Cheney. Quant à la révérence du président italien Silvio Berlusconi, resté muet lui aussi, ce n’est qu’un hochement de tête furtif.
Enfin, les rails qui mènent au camp de la mort, désormais transformé en „musée de l’horreur”, donnant lieu à un tourisme croissant „à but éducatif”, sont illuminés par les artificiers polonais. Le bruit d’un train invisible et le chant d’une chorale se font entendre. Puis une „Chanson sans paroles” accompagnée par une discrète musique électro-acoustique. Un spectacle d’une certaine justesse dans le dépouillement. Devant l’immontrable. D’ailleurs, de ces trois années d’”industrie de la mort” (selon le mot de Steven Spielberg dans le documentaire sur Hollywood), il ne subsiste que peu d’images, comparé aux standards d’aujourd’hui, comme ces quelques clichés pris par des détenus intrépides, dont quatre extérieurs photographiés à partir du Krematorium V, les seules vues connues prises durant le processus d’extermination lui-même, qui ont été montrées “en exclusivité” (alors que les images était connues) à la télévision ces jours-ci, – le film d’un débarquement sur la rampe de sélection tourné par un SS, les “photos de chantier” de la Bauleitung SS, les “photos d’Auschwitz”, publiées dans The Album of Auschwitz (éd. Israel Guthmann, Bella Guterman, Yad Vashem, Israël 2002), vraisemblablement prises par deux Scharführer SS, ainsi que les clichés russes faits lors de la libération du camp.
Black out.
Et, déjà, la nuit tombe sur Birkenau. Le froid a fini par chasser un grand nombre des 10 000 invités, dont beaucoup d’anciens déportés, certains ayant arboré la coiffe aux rayures bleues et blanches des Häftlinge, d’autres montré les images en noir et blanc des membres de leur famille assassinés ici.
Alors, quelques précieuses minutes durant, les infatigables commentateurs se taisent, laissant la place à la mémoire, aux flammes montrées en gros plan par les réalisateurs de la TV polonaise, et au silence des morts.
L’entreprise de destruction massive du peuple juif (entre 5 et 6 millions de morts) et des gens du voyage (environ 250 000 tués sur une population de 1 000 000) perpétrée par l’Allemagne “national-socialiste” reste unique dans l’Histoire, même si elle avait été précédée par d’autres génocides comme celui des Amérindiens et des „aborigènes” d’Australie, la mise en esclavage et les tueries sans nom qui ont décimé et humilié les peuples d’Afrique, l’assassinat méthodique des Arméniens; même si elle avait été accompagnée et suivie par les goulags meurtriers de Staline, les massacres des Cambodgiens, des Tutsis. Et c’est là une liste à jamais incomplète.
Je ne veux pas défendre le “peuple allemand”. Personne ne le peut. Mais il se trouve que ces Allemands fascistes et racistes des années 1930 et 1940 (comme les colons européens et les esclavagistes un peu partout dans le monde, les Turcs de 1915, les Soviétiques sous Staline, les Khmers rouges sous Pol Pot, les Hutus de 1994, et tant d’autres dépeupleurs) appartiennent à cette seule et même espèce, née en Afrique orientale et autoproclamée „Homo sapiens sapiens“, qui a ensuite colonisé tous les recoins de “notre” planète. Et cette espèce a décidément quelque chose de monstrueux, de profondément „barbare”, ne tolérant aucune différence, aucune altérité, à l’intérieur et à l’extérieur de son „clan”, de son “peuple”, de sa „nation”, de sa „patrie”, entités ô combien fictives, arbitraires, opportunistes. – Alors, quelquefois, je me prends à penser que cette intolérance fondamentale, si elle n’a pas comme souvent une origine économique et politique, doit être „génétique” ou plus précisément „phylogénétique”, ne serait-ce que par son côté profondément irrationnel, “viscéral”. Ainsi, les paléontologues ont retrouvé un grand nombre de Néandertaliens aux crânes fracassés. On pense aujourd’hui que cette espèce, sans doute au moins aussi „intelligente” que la nôtre, s’est tout simplement „éteinte”. Je n’en suis plus si sûr. Car comment est-ce possible que tous nos „cousins” (comme homo habilis, homo erectus et d’autres) n’aient eu aucune descendance? Comment est-ce possible que notre espèce, seule survivante de „l’aventure humaine”, détruise ses propres membres avec autant de persévérance, que l’homo technologicus éradique les „peuples naturels”, la faune, la flore, toute “différence” avec la plus grande application et la meilleure conscience du monde? – Non incompatible avec celle-ci, une autre thèse soutenue par le regretté Dietmar Kamper (dans le sillage de l’essai incontournable de Sigmund Freud, Le malaise dans la civilisation, Das Unbehagen in der Kultur, 1930), veut que cette “barbarie humaine” soit intimement liée au procès même de la civilisation. Sans culture, point de barbarie: “Au temps de l’oubli, les massacres perpétrés par la civilisation ont été mis sur le compte d’une barbarie des commencements, qui n’avait jamais existée.” (Dietmar Kamper, Sept thèses bannies sur l’art, la terreur et la civilisation, 2001)
Il n’empêche : l’extermination méthodique des Juifs d’Europe décidée lors de la conférence de Berlin-Wannsee par les dirigeants nazis en janvier 1942 (mais programmée de longue date et “expérimentée” dès avant l’été 1941), puis scrupuleusement mise en pratique par leurs hommes de main jusqu’à la fin du régime en mai 1945, reste unique en son genre, notamment par son „organisation”, son caractère industriel et technologique, voire „scientifique”, son efficacité meurtrière, l’absence totale d’émotions chez les petits et les grands bourreaux, les aiguilleurs, les conducteurs de train, les petits fonctionnaires de la mort comme les grands dirigeants et „décideurs”. – Personne, ni même Ian Kershaw dans son important travail (tome 1 : Hitler 1889-1936, Hubris, Londres 1998; tome 2 : Hitler 1936-1945, Nemesis, Londres 2000) n’a pour l’instant une véritable explication pour ce qui s’est passé dans cette Allemagne, qui a vu naître tant de poètes, de philosophes, de musiciens, de peintres et d’esprits révolutionnaires (comme Georg Büchner, Henri Heine, Karl Marx au XIXe siècle). Bien sûr, l’exclusion, la ghettoïsation, les assassinats des Juifs ont une longue histoire en Europe, certains pogroms de ceux que les chrétiens appelaient le “peuple déicide” ayant eu lieu dès les 12e et 13e siècles en pays cathare lors de la chasse aux “hérétiques”. Et les pamphlets racistes “modernes” (influencés par les découvertes de Darwin, qu’ils réinterprètent à leur guise) connaissent une diffusion importante dès le XIXe siècle (notamment avec Gobineau en France, avec Houston Chamberlain en Angleterre, puis en Allemagne, après son mariage avec la fille Wagner). – Mais pourquoi ce paroxysme de la haine, de la destruction, du massacre quasi “industriel” dans l’Allemagne des années 1930 et 1940 ? On ne peut que reposer sans cesse la même question. Car toutes les réponses paraissent inappropriées. Celle de Kershaw dans l’épilogue de l’opus cité, qui voit dans la personne de Hitler le principal responsable de ces actes sans précédent : (…) “à juste titre, le nom d’Hitler désigne de toute éternité l’instigateur principal du plus profond effondrement de la civilisation à l’âge moderne (…) – Hitler a été l’auteur principal d’une guerre, qui a fait plus de 50 millions de morts, (…) l’inspirateur le plus important d’un génocide comme le monde n’en avait jamais connu (Kershaw, op. cit, tome 2, épilogue III). Quant à la thèse de Goldhagen (1996), qui incrimine le petit peuple allemand, son caractère exclusif lui enlève toute sa crédibilité, quand on a eu des échos de ce que fut la vie dans l’Allemagne fasciste pour “l’homme de la rue”, auquel un simple salut à un voisin juif pouvait être fatal, – petit peuple réduit à l’impuissance, terrorisé, muselé, manipulé par une propagande incessante. Ce qui n’excuse rien du côté des enthousiastes, des sympathisants, des opportunistes, des délateurs, des vandales, des incendiaires, des bourreaux, bien sûr. Mais les résistances au sein d’un régime aussi totalitaire et puissant que l’Allemagne sous Hitler étaient d’entrée de jeu condamnées, à l’image du mouvement des étudiants résistants conduits par Hans et Sophie Scholl en 1943 (Die weisse Rose, La Rose blanche) ou du groupe d’officiers réunis autour du comte von Stauffenberg, qui avaient perpétré l’attentat (manqué, bien sûr) du 20 juillet 1944 contre le “Führer“. – En l’absence de réponse, on peut toujours évoquer la situation qui aura mené à la catastrophe allemande : les réparations exorbitantes imposées par le Traité de Versailles (1919) à la jeune République de Weimar (avec son président socialiste Ebert au pouvoir de 1919 à 1925) et les voix revanchardes après la défaite de la Première guerre mondiale imposée aux peuples par des dirigeants réactionnaires, des industriels sans vergogne (Krupp, Schneider, Thyssen…) et deux empereurs anachroniques (François-Joseph Ier d’Autriche & Guillaume II d’Allemagne qui, démissionné par la Révolution allemande de 1918 et fumant du haschisch dans son exil hollandais, alla jusqu’à proposer ses services à Hitler), les crises économiques, allemande en 1923 puis mondiale en 1929, le chaos politique en Allemagne au début des années 1930 (4 chanceliers se succèdent en deux ans), le refus des communistes à jouer le “jeu démocratique” : votes communistes et socialistes réunis, la gauche allemande obtenait encore plus de 36% des voix aux dernières élections libres de novembre 1932 contre 33,1% pour le NSDAP puis toujours le résultat surprenant de 30,6% des voix en mars 1933 dans les conditions de la terreur, de la propagande et de la manipulation des nazis au pouvoir, qui ne leur valurent pourtant “que” 43,9% des voix, auxquels devaient s’ajouter les 8% de leurs partenaires de coalition nationalistes pour obtenir la majorité au Reichstag (qui venait d’être incendié); il ne faut pas non plus oublier les 6 millions de chômeurs qui erraient dans les rues des villes après des crises successives dont aucun gouvernement allemand n’avait su atténuer les effets désastreux sur la population. Mais tout cela n’explique toujours pas la genèse et la mise en oeuvre méticuleuse d’un univers concentrationnaire quasi industriel qui, il est vrai, n’a atteint sa véritable “dimension” qu’après l’invasion de la Pologne et la déclaration de guerre en 1939 pour toucher le fond de l’abîme après l’attaque de l’URSS et l’entrée en guerre des USA en 1941. C’est-à-dire quand les dirigeants nazis les moins butés savaient que la guerre allait être perdue. Dans les faits, et pour les plus obtus, il aura fallu attendre la bataille de Stalingrad (capitulation allemande fin janvier/début février 1943), même si la machine de propagande continuait de tourner à plein régime avec la “guerre totale” (“Wollt ihr den totalen Krieg?“) prônée par Goebbels au Sportpalast de Berlin, déniant jusqu’au bout l’évidence de la défaite allemande, des horreurs commises, envoyant au casse pipe enfants, femmes et vieillards, continuant d’assassiner en masse et de plus belle tous les “indésirables” (Juifs, Gens du voyage, Résistants, Soldats russes, Polonais, Homosexuels…). – Pourquoi ? Why ? Warum ?
Tsunami-World
lundi 10 janvier 2005
Le parcours médiatique de la vague d’enfer du 26 décembre, dimanche de Noël 2004, a débuté avec l’annonce minimaliste de quelques centaines de morts, qui se sont rapidement transformés en milliers, puis en dizaines de milliers, pour dépasser les cent cinquante mille décès aujourd’hui (165.000 annoncés le 8 janvier 2005 à midi), un nombre qui va sans doute croître encore (ajout: quelques semaines plus tard, le chiffre “définitif” serait de plus de 300.000 tués), telle une cotation boursière macabre en proie à l’inflation. C’est vrai, la manie des chiffres, en particulier celles des décès, caractérise notre époque, avide de quantifier les choses et les êtres. Et les montants des dons, dans la foulée des Noëls occidentaux, – qui ne sont encore que des sommes annoncées ou, dans le jargon des téléthons, des “promesses de dons”, – auront bientôt “crevé” tous les plafonds et tous les écrans : plus de 4 milliards de dollars promis aujourd’hui (ad.: après la conférence des donateurs à Genève, les médias parlent de 10 milliards) ! Mais ici aussi, des décalages sont à craindre entre les nombres réels et imaginaires. Et puis, la reconstruction des palaces en bord de mer sera probablement prioritaire sur celle des huttes, même si l’on s’en défend aujourd’hui ; car dans la vie réelle, et contrairement à nos univers virtuels, fantasmagoriques, chacun reste à sa place, comme ces “Intouchables” qui, en Inde, rendent un dernier service aux cadavres en souffrance…
Chez nous, tout le monde finit par s’interroger : pourquoi une telle avalanche de dons ? est-ce l’implication d’Occidentaux dans cette catastrophe ? la brusque métamorphose de leur paradis touristique en un Tsunamiworld infernal ? le raz-de-marée d’images, et notamment les “films de vacances”? est-ce la réverbération de Noël et des semaines d’appels obscènes à la surconsommation, qui auront précédé ? ou encore l’innocence des victimes, le caractère “naturel”, intempestif, surprenant de cette catastrophe ? voire un sentiment de faute vis-à-vis des populations “sinistrées” ?
Or, entre les lignes des journaux et les images montrées à la télévision, il y avait les odeurs, la déchéance, les larmes, les fosses communes. Un réel insupportable. Une “expérience horrible”, selon les commentateurs. Et sur les images, dans les textes, l’instrumentalisation de l’horreur, c’est-à-dire : sa récupération, son détournement, son interprétation à des fins idéologiques, politiques, commerciales et communicationnelles. Pour devenir cette “expérience” par procuration que nous croyons “vivre” sur nos canapés, que nous “partageons” devant les écrans, bien à l’abri, jusqu’à nous l’approprier, à l’image des logos de tous ces généreux donateurs bien visibles sur les colis bloqués dans les aéroports de fortune.
Oui, le maître mot, ici, c’est la “visibilité”. Donc tout le monde veut sponsoriser, “surfer” sur la vague infernale du tsunami. Pour être “visible”. Des écologistes de chez Total aux humanitaires de la US-Army, dont les manœuvres sont toujours aussi spectaculaires de rapidité et d’envergure, quand on considère les quelques misérables hélicoptères qui, de l’autre côté, rivalisent avec un avion en rade sur les pistes d’envol pour acheminer les vagues de dons qui affluent d’Occident. Affluence jusqu’à l’étranglement, dit-on. – Oui, ce sont là des grandes manœuvres, politiques, policières (“médico-légales”), militaires, commerciales, financières, sur le fond d’un charity-business médiatique sans précédent (émissions spéciales, téléthons, appels aux dons généralisés) puisqu’il paraît que tout cela est totalement “improvisé”, complètement “spontané”. – Oui, le monde entier veut être “visible”, dans cette “expérience” globalisée. Ainsi, le moteur de recherche Google recense plus de 24 millions d’entrées (ad.: et presque 28 millions à peine deux jours plus tard) pour le vocable “tsunami“, dont la plupart d’entre nous ignoraient la signification voici deux semaines. – Une variété de tiramitsu… ?
Ne plaisantons pas. Ce qui se passe là est réellement macabre. Deux mondes, une fois encore, s’affrontent. Sur le front prospère, on met en oeuvre une aide massive, une assistance globale, une “mobilisation générale”, qui expose les pauvres survivants sur le front de la misère, à une nouvelle lame de fond : un déluge de biens (et de personnes) arrivé d’Occident, dont finalement ils ne profiteront que très moyennement. Les guerres du Golfe ont été un exemple d’overkill militaire surmédiatisé, de prouesses technologiques dans l’assassinat en masse face à une armée impuissante, sous-équipée, en débandade. Or le résultat a été catastrophique puisque les “victoires” des Occidentaux se sont soldées par un chaos sans nom en Irak. De l’autre côté, la souffrance des pauvres gens est invariablement transfigurée en soap-opera, en feuilleton de “télé-réalité” d’un genre particulièrement pervers, qui a pris la forme monstrueuse que l’on connaît aujourd’hui avec la Première guerre du Golfe, fin 1990, début 1991. Ainsi, tous les jours, aux heures des actualités, et donc des repas, des images récurrentes de catastrophes nous sont servies, comme autant de petits chocs pavloviens, et ce pendant quinze jours, un mois, deux mois, voire beaucoup plus, jusqu’à totalement “déréaliser” ce qui est donné à voir, banaliser catastrophes et états d’exception, guerres et violences.
Ce qui est à craindre en Asie du Sud, après ce ballet médiatique de solidarité planétaire, cet overkill de générosité, c’est la résurgence rapide et “invisible” d’un envers du décor, d’un côté obscur, où les dons n’arrivent pas, où les fonds sont détournés, où l’humanisme s’enlise dans un déséquilibre fondamental, amorcé par la flambée des prix, l’enlèvement et le trafic d’enfants orphelins en Thaïlande, sans doute la reprise prochaine de la guerre civile en Indonésie, l’arrivée des profiteurs, missionnaires (dont les Scientologues !), rebelles, agents spéciaux de tous bords qui investissent le “terrain”, et surtout le black-out médiatique, après un déluge d’images, le silence coupable après une logorrhée quasi maniaque des communicants de tous bords.
Qu’est-ce qui est alors préférable dans cette logique médiatique du tout ou rien. Le silence et les écrans vides dont l’Afrique, berceau de l’humanité, est frappée depuis si longtemps, comme d’ailleurs l’Amérique du Sud et l’Asie, le reste du temps, ou le bruit, la fureur et le tape à l’œil de cette nouvelle Horror-TV qui nous expose un “contre-monde” à l’heure des repas, auquel nous finissons invariablement par préférer nos vies virtuelles, surgelées, nos conserves et nos crédits à la consommation?
La transformation d’un monde “imaginaire” (la “destination de rêve” des vacanciers occidentaux) en un réel meurtrier a été particulièrement bien documentée par ce que les présentateurs TV ont appelé, un peu dédaigneusement, les “vidéos amateurs”; or, du point de vue de la qualité des images, ces “produits numériques” n’avaient rien à envier aux images professionnelles qui, elles, ont brillé par leur absence. Pour cause. Peu d’équipes de télévision bronzaient sur les plages d’Asie du Sud à l’heure H. Heureusement, les touristes étaient-ils là pour immortaliser leur paradis tropical. Panoramiques. Féeries. – Puis, à l’horizon, les crêtes blanches de la vague dont on ne mesure pas d’abord l’importance, comme en témoignent les commentaires de ceux qui filment. Paroxysme. Le déferlement du réel dans un monde totalement imaginaire de carte postale. Tsunamiworld. Un réel qui emporte tout sur son passage. Même les caméras, et ceux qui les tiennent …
A propos de paradis tropical. Que ce réel continue de nous échapper entièrement, les Russes l’ont montré avec un humour involontaire inégalable; ils ont donné la chose la plus précieuse à leurs yeux : des couvertures !
Canicule
(Paris, le jeudi 28 août 2003)
Les médias ont des mots paravent pour informer les gens, expliquer les événements : pour l’été le plus chaud depuis 1873, date de composition de la Saison en Enfer du poète Rimbaud (avril/août de cette année-là), on a trouvé le mot canicule ; et on explique avec ce mot les 450 morts oubliés dans les morgues parisiennes, les 3000 décès* exceptionnels en France (plus de la moitié dans l’agglomération parisienne), en majeure partie des anciens (ou, comme on préfère dire : “des personnes du troisième âge”) ou encore, ce matin, les millions de “poulets industriels” en Bretagne, “victimes de la canicule“… Dans ces 130 années suivant la Saison en enfer, on a inventé, dans le désordre : le moteur à essence, les centrales nucléaires, la climatisation, le Frigidaire, l’avion à réaction, le téléphone portable, le world wide web et la télévision…! Et la famille occidentale a été détruite pour des raisons qu’il serait trop ardu de discuter par cette chaleur. Un contemporain de Rimbaud (1854-1891), le médecin Sigmund Freud (1856-1939) a d’ailleurs très bien documenté par l’absurde cette destruction de la famille dans la Vienne fin-de-siècle en proposant la thérapie de la psychanalyse moderne à ses descendants… D’autre part, “sans transition”, on nous parle, depuis longtemps déjà, d’un “réchauffement climatique” aux conséquences funestes, dont par exemple la fonte prévisible ou déjà effective des glaciers polaires qui augmenteront le volume des océans jusqu’à immerger des villes côtières comme New York, Rio de Janeiro, Hambourg, La Haye, Barcelone, Marseille, Naples, Venise et bien d’autres. Nos digues humaines ne pourront rien contre le déchaînement prévisible ou déjà effectif des éléments naturels à la suite d’un dérèglement écologique comme celui que nos activités planétaires occasionnent…
Canicule… quelle immense entreprise de désinformation… quelle insulte à l’intelligence populaire… quel nivellement vers le bas…! Pourquoi ne nous parle-t-on pas des effets néfastes de l’ozone (ou de l’absence d’ozone au-dessus des pôles), de la pollution, et de l’état de nos sociétés industrielles avancées où la famille, la sociabilité, les communautés se trouvent systématiquement démantelées, démembrées, cassées, pour produire des autistes dont l’automobiliste contemporain est la figure la plus représentative…?
L’autre jour à la terrasse d’un café, l’une de ces figures avait laissé tourner le moteur de sa belle auto en stationnement, le symbole de sa réussite “sociale” dans une “société” d’autistes, pour montrer à un couple de sa connaissance le ronronnement silencieux de son engin d’enfer. Je lui ai demandé un service: “Monsieur, pourriez-vous arrêter votre moteur, je vous prie…?
- Ma voiture ne pollue pas…!” avait répliqué l’autiste. Et la dame de sa connaissance s’était également voulue rassurante: “Vous savez, trente secondes de plus ou de moins…”
Quel déni…! “Trente secondes de plus ou de moins”, et la vieille dame qui passe à l’instant, “étranglée par les chaleurs”, se retrouve à la morgue… On dira que ses enfants et petits-enfants l’ont oubliée parce qu’ils étaient trop occupés à attraper un cancer de la peau sur les belles plages du Sud ou de l’Ouest de la France, qui bientôt n’existeront plus, où la dernière marée noire a été effacée sur l’initiative des conseils municipaux désireux de ne pas créer un “manque à gagner”… Or les “manques à gagner” du futur seront à la hauteur de ces funestes prétentions d’exploiteurs de la planète qui, en faisant valoir la devise de Descartes, fondateur des sciences modernes, persistent encore, envers et contre toutes les catastrophes présentes et futures, à “se rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature” (in Discours de la Méthode, 1637)… En attendant, on dira que la vieille passante de tout à l’heure est une “victime de la canicule“.
Nous sommes tenus d’exister dans une “société” qui laisse mourir ses anciens. Où les automobilistes nous démontrent à chaque instant que nous nous trouvons dans un état de guerre permanente. Une “société” où les enfants sont systématiquement entraînés à devenir de bons éléments qui écrasent leurs rivaux pour prendre leur place, appelés à mener des existences solitaires de consommateurs repus se consacrant à leur carrière, sacrifiant amours et idées généreuses au dieu-argent, tout-puissant, omnivore, pour finir eux aussi leurs jours passés devant les écrans avec vue sur les nouveaux mondes virtuels dans un satanarium luxueux pour “seniors”… Et nous sommes tenus d’exister dans un monde où les pires saloperies s’appellent canicule. — Soit dit en passant : les légionnaires romains appelaient canicula un mauvais coup aux dés… une autre façon de se rassurer sur nos actes hasardeux en invoquant un temps de chien…!
Assez ! voici la punition. — En marche !
Ah ! les poumons brûlent, les tempes grondent ! la nuit roule dans mes yeux, par ce soleil ! le coeur… les membres…
Où va-t-on ? au combat ? Je suis faible ! les autres avancent. Les outils, les armes… le temps !…
Feu ! feu sur moi ! Là ! ou je me rends. – Lâches ! – Je me tue ! Je me jette aux pieds des chevaux !
Ah !…
- Je m’y habituerai.
Ce serait la vie française, le sentier de l’honneur !
(Arthur Rimbaud, extrait de : Une saison en enfer, avril-août, Bruxelles 1873, poème en prose publié à compte d’auteur.)
*post scriptum
(29 août 2003)
Il pleut sur Paris. L’orage tant espéré a enfin grondé dans la nuit. Hier, les odeurs d’essence commençaient à frôler l’insupportable. Ce matin, le ministère de la Santé donne ses estimations pour la première quinzaine d’août : 11 435 “victimes de la canicule”. Pour la seule première quinzaine d’août. Onze mille quatre cent trente-cinq décès supplémentaires comparé à l’année précédente ! Le chiffre de 3000 morts avait circulé un temps. Voilà pourquoi il figurait ci-dessus. Et ce soir, on nous parle de nombreuses “pathologies respiratoires” ayant entraîné, entraînant encore des décès. Vous avez dit “pathologies respiratoires”…?… Comme c’est bizarre…!
post scriptum 2
(9 septembre 2003)
J’ai consulté un moteur de recherche performant : environ 55 100 entrées pour le mot “canicule”. Tout le monde y est allé de son grain de sel ; avantage et inconvénient du world wide web, à l’image de nos sociétés libérales : on peut exprimer son “opinion”, mais dans le brouhaha ambiant on ne s’entend plus. Les “opinions” s’annulent les unes les autres, l’information bout dans une marmite de désinformation… résultat : l’indifférence… on continue de faire tourner les moteurs… et pour clore définitivement cette cinquante-cinq mille cent-unième envolée sur la canicule : on a trouvé un remède sérieux contre les chaleurs excessives qu’on prône au tout venant sur nos stations de radio, comme une ordonnance médicale : il faut avoir accès à une climatisation… ! Ce qui m’a immanquablement fait penser à ce GI américain aux joues roses, paumé dans le désert irakien : il regrettait le pays, raison invoquée : “y a pas de clime, ici, bordel…!”
leave a comment