POSTHUMUS

Télévision, Télé-Réalité

Posté en Télé-Réalité, Télévision par posthumus à 5 juillet, 2009
dimanche 6 février 2005

Même si elle se veut aujourd’hui “interactive” (“téléphonez pour gagner un home-cinéma” / “votez par SMS pour sauver votre candidat préféré”), la télévision reste essentiellement un outil à sens unique : foncièrement passif, le “téléspectateur” demeure immobile pour tenir, avec ou sans son consentement, le rôle d’un “voyeur” sous influence, l’oeil rivé sur le reflet d’un monde qui se donne en spectacle.
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Dans ce procès d’aliénation, l’un des maîtres mots est le “remplissage” : il faut remplir la grille des programmes, “meubler” les silences, “occuper” le terrain et surtout le temps : ce précieux temps de vie limité dont tout être dispose, y compris ce collectif singulier nommé “téléspectateur”, que l’on interpelle à longueur de temps sans qu’il puisse répondre (comme l’a déjà remarqué Bertold Brecht).
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L’un des récents scandales, qui occupent les antennes et les “temps de parole”, a été déclenché par la direction de la chaîne commerciale TF1 qui déclarait en substance avoir pour mission de préparer les cervelles des téléspectateurs à recevoir les (“être réceptives aux”) messages publicitaires des grands annonceurs. Patrick Le Lay, puisqu’il s’agit de lui, cite alors une grande marque de boisson gazeuse, bannière du capitalisme américain. En effet cette déclaration, vite atténuée devant le tollé général, donne à penser. Elle donne à penser que le téléspectateur “idéal”, justement, ne réfléchit pas. Et que les programmes, dans leur juxtaposition harassante, ne laissent aucune place à la pensée, à la distance, à la digestion de ce qui est “proposé” aux cerveaux.
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Une autre question se pose alors: pourquoi la grande majorité des gens suit-elle les programmes les plus stupides et répétitifs? Depuis la naissance de la chaîne culturelle franco-allemande Arte, de France 5 et de certaines chaînes thématiques du câble, il existe pourtant une alternative aux programmes dits à “grand public”. Or, en Allemagne, les “parts de marché” d’Arte seraient dérisoires; en France, ils se monteraient à 10% alors que, selon un sondage, cette chaîne serait “la préférée des Français” (un résultat surprenant dans lequel il faut sans doute inclure France 5 qui, pour le moment, partage encore sa fréquence hertzienne avec Arte). Paradoxe ? Peut-être pas, car on peut penser à tous ceux qui fustigent les spectacles à grand public, les dispositifs en huis clos des émissions de real-tv, les variétés sirupeuses, le kitsch relationnel des feuilletons, sans pour autant cesser de les regarder. En retour, il est fort possible que ceux qui portent aux nues l’art contemporain, la littérature expérimentale ou le cinéma d’art et d’essai prennent un malin plaisir à regarder Foucault, Bataille et Fontaine (non, il ne s’agit pas de Michel Foucault, de Georges Bataille et de Brigitte Fontaine) ! – D’ailleurs, on se souvient de l’amour un peu pervers que le cinéaste plutôt “progressiste” Claude Chabrol a naguère voué au Juste Prix, l’une des premières émissions à “mettre en vedette” le “consommateur moyen”.
Si les programmes répétitifs où la télé se met en vedette envahissent les écrans, les émissions d’auto-réflexion médiatique sont extrêmement rares. Arrêt sur images (France 5, les dimanches entre 12:35 et 13:30 et rediffusée ensuite sur >Internet) est l’une d’elles : présentée par Daniel Schneidermann (ex-plume du journal Le Monde), elle décortique souvent avec pertinence le flot d’images et de commentaires qui nous sont proposés, créant ainsi un début de distance et d’attitude critique indispensables face à l’influence de la télévision. – Signalons toutefois que l’analyse de Pierre Bourdieu (avril 1996 dans le >Monde Diplomatique) et le travail de Pierre Carles jettent une lumière différente sur Daniel Schneidermann et son ambition de “critiquer la télé à la télé”.
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La manipulation, qui nous préoccupe ici, se joue en grande partie dans la “fausse immédiateté” du “médium” télévision : on suggère aux téléspectateurs qu’ils se trouvent en “prise directe” avec le monde; or, ce monde proposé (et souvent imposé) par la télévision relève de l’imposture quant à une prétendue “valeur objective”, une soi-disant “réalité” : les informations, par exemple, sont soigneusement sélectionnées, triées, montées, standardisées, hierarchisées, interprétées, en prétextant une “neutralité”, une impartialité, ou encore un “devoir d’informer” peu crédibles en considérant les résultats à l’écran; d’autre part, l’accès à la parole, lors de “débats télévisés” par exemple, est strictement réglementé: personne ne peut s’exprimer sans appartenir à une catégorie prédéfinie d’intervenant, et ce que l’on dit ne doit pas sortir du cadre qui a été fixé pour telle ou telle intervention: tout spécialiste parlera de sa spécialité, tout chansonnier de chansons (avec l’exception remarquable, naguère, d’Yves Montand), tout artisan d’artisanat, tout politicien de (“sa”) politique etc. etc.; de même, tout “anonyme” restera toujours un anonyme (“Jean-Louis de Paris veut poser une question à notre invité: …”), qui appartient fréquemment à un “panel” trié sur le volet s’il n’a pas fait l’objet d’une sélection impitoyable au “standard”; de plus, la parole est constamment sous pression, si l’on excepte quelques rares émissions tardives comme Des mots de minuit (France 2, diffusée souvent vers 1:30 du matin): d’une part, le temps de parole des intervenants est extrêmement bref, et de l’autre la peur des “blancs” est tellement présente que, si les débatteurs ne s’interrompent pas entre eux, les “modérateurs” (“animateurs”) préfèrent couper la parole à leurs interlocuteurs pour ne pas risquer un silence, la plupart du temps en faisant du remplissage (“nous y reviendrons”) ou en posant des questions qui cassent la continuité des idées exprimées. D’ailleurs, on sait bien qu’il ne faut pas trop forcer sur la faculté de concentration du “téléspectateur moyen”.
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Tel un horizon d’habituation, voire d’addiction pure et simple, la télévision nous plonge dans une immanence radicale où aucune critique fondamentale n’est plus admise: critiquer le “média” télévision pour un artiste par exemple, qui y fait sa “promotion” ou y cultive son vedettariat (sa “visibilité”), équivaut à “cracher dans la soupe”, et il se verra ensuite catalogué comme “mauvais client”; de même, les attaques contre “le monde marchand”, dans lequel nous sommes contraints d’exister, perdent de leur sens quand on s’exprime entre deux spots de pub ou que l’on vient “vendre son dernier livre”; par ailleurs, la télévision fait croire (à raison peut-être) aux artistes ou aux politiciens, et à toutes les autres “catégories socio-professionnelles”, que l’on n’existe pas si l’on n’est pas “visible” à la télévision; ainsi, pour y “passer”, il faut faire des concessions à son “univers”.
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Par identification, l’autre, le sujet passif devant son écran se projette dans cette immanence radicale, à l’origine peut-être de la sensation d’immédiateté et de l’illusion, aussi, que ceux qui “parlent à la caméra” s’adressent au spectateur dans son “intimité”; par l’effet d’optique bien connu, il a d’ailleurs l’impression d’être suivi du regard quelque soit sa place dans la pièce. Cela rappelle le fonctionnement de nos rêves nocturnes: la dramaturgie du désir, de sa satisfaction et de ses obstacles avec, au centre ou comme pivot, le “personnage” du rêveur; or, comme on ne rêve pas en regardant la télévision, puisqu’il faut garder les yeux ouverts sur l’écran, quand les fonctions tant imaginaires que réflexives semblent entièrement accaparées par les concepteurs, on ne peut pas non plus “revenir à la vraie vie” (se réveiller), – on peut tout juste céder à la “fascination” hypnotique et s’endormir pour de bon! Par ailleurs, le réel indéniable des intervenants (auxquels on connaît “une vie en dehors de la télé”) et le flot des images diffusées – qui, tout comme les sempiternels commentaires, font sans cesse référence au monde réel de chaque sujet “interpellé” par l’écran (qu’il regarde et qui le regarde) – sont là pour parfaire l’impression d’une immanence absolue dont, par définition, il est impossible de s’évader.
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Mais alors, s’il ne peut ni s’évader (“éteindre le récepteur”) ni avoir une réelle influence sur le cours des programmes, malgré les sollicitations constantes ou les abus de la télécommande, autrement dit : s’il ne peut ni fuir ni attaquer, que reste-t-il au téléspectateur?
- Probablement la même solution qu’adoptent les animaux en pareille situation : “faire le mort” (ou une “dépression”, dans le jargon clinique).
Ceci dit, on sait depuis longtemps que la “petite lucarne” attire et fixe les regards parce que l’”animation” ininterrompue qu’elle présente est vécue comme une forme de menace: un réflexe ancestral nous pousserait à surveiller les événements pour ne pas être surpris par un prédateur qui pourrait surgir de l’écran et nous dévorer sur notre canapé ! – Ce qui me fait penser à l’histoire plutôt tragique d’une amie dont le grand-père est mort en regardant Derrick.
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°Citation : En juillet 2004, Patrick Le Lay avait déclaré (source AFP) : “Nos émissions ont pour vocation de rendre [le téléspectateur] disponible: c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible.”
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“Télé-réalité”

lundi 28 février 2005

En France, les hostilités s’ouvrent en 2001 avec le huis-clos de “Loft-Story” (diffusé sur M6), l’adaptation d’un programme hollandais baptisé “Big Brother”, en hommage douteux au “Big Brother is watching you” de George Orwell (1984). Depuis, en vrac, nous avons (eu) droit aux dilettantes de la Star Academy (TF1) et de Pop-Star ou de La Nouvelle Star (M6), aux “aventuriers” de Koh-Lanta et aux couples en péril de l’Île de la Tentation (TF1), aux séducteurs et séductrices du “Bachelor”, à des cures amaigrissantes, des éducatrices d’enfants terribles (“Super-Nanny”) et des “échanges de mamans” (M6) sous l’oeil omniprésent des caméras et la coupe très orientée des monteurs. D’autres programmes, comme une resucée caricaturale de l’école à l’ancienne ou une “colocation” séparant comme au bon vieux temps filles et garçons, ont été lancés avant que TF1 ne fasse “évoluer le concept” en engageant des “personnalités”, d’abord isolées à la campagne (“La Ferme Célébrités”) puis, tout récemment, recrutées par l’armée sous le ciel exotique de la Guyane française (“Compagnie N°1″). Or, comme les “anonymes”, la plupart de ces “personnalités” sorties d’un placard ou d’un chapeau claque ne connaissent ici qu’un bref sursis dans l’indifférence médiatique qui les frappe.
Bien entendu, tous ces programmes constituent une manne financière pour les concepteurs et les diffuseurs qui remplissent ainsi leurs grilles entrecoupées de spots publicitaires et de messages de sponsors. Ce qui ne les distingue pas vraiment des émissions commerciales “traditionnelles”, séries ou feuilletons télévisés, variétés ou divertissements à répétition. – Non, la nouveauté indéniable de ces programmes consiste dans l’expérimentation humaine qu’ils pratiquent au grand jour: tels des rats de laboratoire, on confronte des “individus” à une situation de départ, puis on voit ce qui se passe. – Pour commencer, les participants sont soigneusement choisis, triés, “castés” par la production. Car il faut constituer un “panel” crédible, avec une certaine diversité, “représentative” aux yeux du plus grand nombre: il faut que tout spectateur potentiel puisse s’identifier à tel ou tel candidat et voir dans tel autre sa “bête noire”. – Bien sûr, on privilégie de jeunes candidats, plus malléables, à qui l’on peut faire miroiter la célébrité; à l’inverse, et pour ne pas faire de jaloux, on engage d’anciennes “gloires”, moins chères et plus pathétiques, qui espèrent ainsi relancer leur “carrière”. – La situation de base ne change jamais vraiment: les participants sont séquestrés ensemble, et ils doivent progressivement s’éliminer les uns les autres, assistés par les téléspectateurs qui participent aux votes (payants). Ce procédé n’est pas sans rappeler une pièce d’Agatha Christie, Dix petits Nègres, où des invités coupés du monde se font “éliminer” (c’est-à-dire assassiner) à tour de rôle. – Ainsi, on fait naître une véritable situation de double bind qui, selon les cliniciens, favorise la schizophrénie: d’une part les candidats doivent vivre ensemble, s’entendre, trouver une base commune de “socialisation” dans des conditions plutôt exceptionnelles puisque de parfaits étrangers sans véritables affinités se retrouvent sous les feux des projecteurs vingt quatre heures sur vingt quatre; d’autre part, ils doivent s’éliminer les uns les autres, se faire “craquer”, c’est-à-dire oeuvrer à leur “désocialisation” respective dans le but de remporter ce qui est sans cesse présenté comme un “jeu”. Les deux impératifs de base (vivre ensemble, s’éliminer) sont évidemment incompatibles, de telle sorte que les participants vivent dans un climat de suspicion permanente, un peu comme le prisonnier (“n°6″) incarné par Patrick McGoohan dans le feuilleton sixties du même nom. – En effet, il n’est pas vraiment possible de s’évader de cette prison médiatique ou même de s’isoler temporairement. Car l’oeil des caméras de surveillance et l’oreille des microphones espion, implantés partout, sur les murs et les corps des candidats, enregistrent le moindre “événement”, la moindre défaillance, jour et nuit, sans relâche. Cela ressemble fort aux épisodes délirants rapportés par un grand nombre de “paranoïaques”. D’ailleurs, dès le lancement des premières émissions, la production avait mis en place une assistance psychiatrique, fortement médiatisée, et un système de “confessionnal” où les participants pouvaient “se lâcher”. Depuis, on ne parle plus d’assistance psychiatrique, mais les “apartés” qui en sont issus se retrouvent invariablement dans tous les produits du genre: isolés face à la caméra, les candidats font part de leurs vécus intimes au public, ajoutant alors à la situation de double bind la pratique du double discours (ou de la langue fourchue) avec une prédilection pour la médisance. Ainsi, la célèbre formule de Sartre dans sa pièce Huis-Clos, – titre ô combien prophétique, – se révèle plus que jamais d’actualité: “L’enfer, c’est les autres”.
Si les thèmes de la surveillance et de la concurrence entre “individus” sont omniprésents comme pour documenter de manière “ludique” (ou cynique) l’évolution de nos sociétés, il faut une solide dose de masochisme et d’exhibitionnisme pour participer à de tels programmes qui, du côté des spectateurs (et concepteurs), se déclinent comme sadisme et voyeurisme.
De façon plus insidieuse, ces nouveaux jeux du cirque cybernétique privilégient absolument la sphère privée: la “culture” et les modes de vie “bourgeois” (ou “aisés”), par exemple, seront perçus comme le snobisme personnel de tel ou tel participant choisi pour les figurer à l’écran; à l’inverse, le soi-disant “manque d’éducation” ou de “savoir-vivre” des milieux “populaires” (“défavorisés” ou “démunis”), que tel autre candidat est appelé à représenter, sera mis sur le compte, par exemple, de ses “problèmes psychologiques” ou de son “caractère difficile”; ainsi, on nous fait croire à une société sans classes, où ceux qui supportent mal les stigmates des inégalités sociales toujours aussi vives et les souffrances dues à une désocialisation sans cesse croissante seront perçus comme des “cas particuliers”, entièrement responsables de leur sort, alors même qu’ils sont implicitement castés pour leurs origines (sociales ou “ethniques”) afin de garantir la vivacité des affrontements dans la cage, interprétés à leur tour comme des “conflits personnels”. – D’ailleurs, il va sans dire que ces conflits sont l’ingrédient principal de la “real-tv”. Et, s’ils ne se nourrissent pas des différences sociales (ou de leur déni), ils seront à coup sûr générés par la situation même d’enfermement.
Un autre point trivial, dont on use et abuse pour faire “craquer” les candidats (et “saliver” les spectateurs), est la sexualité. Les choses ont évolué depuis les débuts de la “télé-réalité”, où l’épisode de la piscine (du “premier Loft”) avait encore bouleversé la France entière. Si dans d’autres pays on en est déjà à une version pornographique du laboratoire humain, l’Île de la Tentation (2003) constitue néanmoins une variante particulièrement perverse du genre: séparés de leurs partenaires habituels et entourés de célibataires “craquants” dans le décor féerique d’une île tropicale, des couples mettent leur fidélité à l’épreuve; les inévitables scènes de drague ou de “passages à l’acte” sont ensuite montrés au partenaire “trompé”, qui s’effondre en sanglots ou fait éclater sa colère avant de s’autoriser bien souvent à imiter le faux pas de sa moitié, un peu trop vite répudiée à la seule vue d’images “compromettantes” collectées et montées par la production. Évidemment, le téléspectateur s’amuse de la naïveté de ces candidats piégés par l’émission. Mais le pire est que l’on joue ici avec des sentiments aussi essentiels que l’amour entre deux êtres. Comme si l’on entendait une fois encore “accompagner” l’évolution sociale vers la vie solitaire des “singles” contemporains. Ceux qui “craquent”, et tout les y invite, renient alors leur histoire d’amour et un vécu commun, qui n’est pas seulement sexuel mais également social, pour préférer les “beaux petits lots” qui évoluent dans ces décors de carte postale sans rapport aucun avec la scène dont les amours doivent se satisfaire au quotidien, ce qui, justement, fait à la fois leur difficulté et leur beauté.
Entre les lignes et les images, l’amour nous est donc présenté comme une marchandise, qui peut faire l’objet de “transactions” ou de “négociations” comme dans le Bachelor, un programme qui revient à l’antenne ces jours-ci, où il s’agit de “conquérir” un célibataire séduisant. Ici comme partout, les relations humaines qui triomphent à l’écran sont viciées par la concurrence, la manipulation, le profit individuel et surtout le culte des apparences qui, s’il n’est pas vraiment nouveau, atteint aujourd’hui une sorte de paroxysme. – Voilà donc la “réalité” qui nous est “proposée”. Quant au message général que ces émissions propagent, il devient toujours plus rétrograde, comme le retour à l’éducation autoritaire, qui est présentée comme une solution patente face au “laxisme” des méthodes contemporaines, ou encore l’apologie de la discipline militaire.
Philosophiquement, le concept même de réalité est critiquable pour sa revendication tacite d’une validité absolue, supra-historique. On préfère alors parler de “réel” pour rendre compte à la fois de l’impermanence et de la subjectivité (qu’elle soit d’ailleurs individuelle ou collective) inhérentes aux différentes perceptions humaines du monde qui se sont succédées au cours de l’Histoire. Or, même en concédant cela, le “réel” présenté à l’écran est non seulement orienté, amputé, manipulé, mais en fin de compte totalement “déréalisé”: les décors sont stylisés, adaptés au “concept” de l’émission, homogénéisés, purgés de toute altérité, rendus imperméables à toute intrusion étrangère, c’est-à-dire isolés du monde (réel), et les participants sont en représentation constante, surjouant des rôles qui finissent par les figer, “hyper”-conscients du regard des caméras, loin de leurs univers et soucis quotidiens, transplantés dans un environnement artificiel, entourés de rivaux inconnus. Et ce “show” subit évidemment un montage serré pour être compatible avec la raison principale de ces programmes: les inserts publicitaires. Ainsi, ce qui est soumis au public n’a plus grand-chose à voir avec une quelconque “réalité” mais ferait plutôt penser à un gigantesque moulin à fantasmes en totale harmonie avec les spots commerciaux qu’il s’agit d’encadrer.
La “télé-réalité” n’est pas apparue par hasard sur les écrans des chaînes commerciales: le décor bien souvent minimaliste reste toujours identique, et l’absence de scénario résout bien des problèmes d’inspiration; de même, les inconnus ne coûtent pas cher à la production et, en échange d’un quart d’heure de célébrité, ils sont prêts à signer des contrats méphistophéliques. – Ces programmes relativement “bon marché” allient deux exigences assez contradictoires: la répétition et la surprise. La répétition est un ingrédient essentiel pour “fidéliser” le public en lui donnant son ronron quotidien, sa dose d’ennui venu d’ailleurs qui le dispense de réfléchir à la vanité de sa propre existence. Et la “surprise”, le petit événement dont on va parler (“T’as vu? dans la piscine!”) et que l’on guette jour après jour, est essentiel pour faire tenir les gens devant leur écran avec un semblant de spontanéité. C’est un peu comme si l’on regardait un aquarium avec, de temps en temps, un poisson rouge qui se transforme en sirène ou en piranha. – A quoi s’ajoute l’identification: en effet, ce sont des personnes “comme nous” que l’on voit évoluer dans ce bocal aseptisé et, puisqu’ils ne font que réagir à la situation imposée, même les “personnalités” se comportent comme des “gens ordinaires”; de même, on peut se projeter dans l’écran en s’imaginant participer à l’une de ces émissions, qui ne cessent de recruter de nouveaux cobayes, alors que la barrière du casting est de plus en plus infranchissable devant l’affluence des volontaires, tous plus jeunes et beaux les uns que les autres, et que la production impose un “formatage” toujours plus drastique. – Quant à la prétendue “interactivité”, elle est évidemment fictive car le public “votant” n’a aucune véritable influence sur le cours des “événements”: d’une part, le choix des candidats à éliminer ne lui appartient pas et de l’autre, les votes sont tellement orientés (ou “téléphonés”) que tout choix qui porterait sur un candidat “inattendu” passera nécessairement à la trappe.
Si l’engouement du public pour la “télé-réalité” a été assez formidable au début, il n’a cessé de s’estomper par la suite; ce désintérêt croissant serait plutôt une bonne nouvelle s’il ne poussait les producteurs à créer des situations toujours plus “extravagantes” pour doper l’audience, à l’image du programme anglais “Guantanamo Guidebook” (Channel 4), qui vient de recréer pour 48 heures les conditions de détention de la base américaine du même nom, avec pour effet de faire “craquer” trois volontaires avant la fin. – Devant cette surenchère, certaines mauvaises langues ont pu se demander: à quand le premier suicide, le premier viol, le premier assassinat en direct?
Toutefois, on finit par apprendre des choses en suivant ce genre de programmes. Comme la différence entre le rat et l’homme, par exemple. Car, à ma connaissance, aucun rat ne s’est jamais porté volontaire pour subir des expériences en laboratoire.